A l'affiche
Cinéma
Expositions
Musique
Théâtre
 

 

 

 


powered by

FreeFind

Lien1
Lien2 Lien3

Des hommes et des dieux

Film français de Xavier Beauvois

Michael Lonsdale et Sabrina Ouazani dans le film français de Xavier Beauvois, "Des hommes et des dieux".

MARS DISTRIBUTION

Michael Lonsdale et Sabrina Ouazani dans le film français de Xavier Beauvois, "Des hommes et des dieux".

 

 

 

CRITIQUE bravo

Pour
C'est un événement, qui, au printemps 1996, a fait les gros titres des journaux : l'enlèvement et l'assassinat de sept moines trappistes français, à Tibhirine, en Algérie. Les coupables - groupuscule islamiste, militaires corrompus ? - n'ont pas été identifiés. Ce drame qui, comme beaucoup d'autres, a peu à peu disparu des médias, le cinéma s'en empare non pour sa valeur spectaculaire, mais pour sa dimension humaine.

Un petit groupe de croyants en terre étrangère, que leur humilité et leur dévouement ont rendus proches d'une population déboussolée par un climat de guerre civile, s'obstine à ne rien lâcher, à mesure que le danger monte. Ils ne bougeront pas de leur monastère : une forme de sacrifice qui offre à Xavier Beauvois (après Le Petit Lieutenant, il y a déjà cinq ans) la matière de son meilleur film, et de loin. Une tragédie riche de son dépouillement, contemplative mais prenante, dont l'humanisme universel excède la question de la foi : Des hommes et des dieux touchera ceux qui croient au divin comme ceux qui ne jurent que par l'homme.

A l'écran, les moines de Tibhirine redonnent un sens au mot « héros ». Leur héroïsme n'est pas un combat, arme au poing, contre les forces du Mal, mais bien davantage une série de gestes au quotidien. A notre époque, bruyante, pressée, leur retraite est déjà un acte de courage, un choix qui interpelle, fait envie peut-être. Xavier Beauvois montre, d'une façon quasi documentaire, les travaux et les heures d'une communauté, rythmés par des rituels religieux (notamment le chant des cantiques - et l'on se surprend, à la fin du film, à fredonner ces mélodies limpides), mais aussi par des besognes utilitaires : couper du bois, semer, soigner son potager. Miracle : c'est passionnant...

L'existence des moines est simple, leur foi est tolérance, jamais prosélytisme. Ils vivent en harmonie tranquille avec la population musulmane qui entoure le monastère. Le prieur (Lambert Wilson, inspiré) compare textes sacrés chrétiens et sourates du Coran. Surtout, le moine-médecin soigne avec patience et bienveillance les gens du village. Le voir ainsi examiner, dans son dispensaire sommaire, une enfant malade, rassurer une mère, discourir de l'amour avec une jeune femme, fait incroyablement chaud au coeur. Il faut dire que le jeu de Michael Lonsdale, à la fois intense et facétieux, tient du génie.

Magnifiquement éclairé - à la lumière naturelle, éclatante au dehors, chiche pour les intérieurs - par Caroline Champetier, Des hommes et des dieux rime sans cesse avec l'iconographie catholique. Clairs-obscurs qu'on croirait tirés de tableaux d'église, corps et visages qu'aurait pu peindre le Caravage : on songe très précisément à la scène où Luc, le moine-médecin, ausculte le doyen de la communauté, frère Amédée (joué avec humour et vivacité par Jacques Herlin), vieillard aux membres fragiles. Ces références picturales sacralisent les tâches banales, élèvent les personnages.

Les héros ont pourtant leurs faiblesses, qui les rendent encore plus vibrants. Des massacres ont lieu non loin, puis leurs auteurs, armés jusqu'aux dents, viennent chercher soins et médicaments au monastère. Les moines savent qu'ils peuvent être pris pour cible, et leur courage vacille. Leur décision, mûrement réfléchie, de demeurer au monastère malgré la mort promise, est le signe d'un engagement, moins auprès de Dieu qu'auprès de l'humanité tout entière. Il s'agit de ne pas abandonner ceux qui dépendent d'eux, de résister, fût-ce de façon dérisoire, à la barbarie.

Deux séquences superbes portent le film à son sommet : un chant choral lancé comme une réponse au bruit oppressant d'un hélicoptère, dont on ne sait trop s'il protège ou condamne les moines. Puis un repas pendant lequel les frères communient littéralement autour d'un enregistrement du Lac des cygnes. Les visages sont cadrés au plus près, ces inconnus deviennent nos frères. Remplacer les cantiques par du Tchaïkovski donne la clé d'une grâce profane, où l'art est vécu comme un sacrement. Des hommes et des dieux est le digne représentant de cette foi-là.

Aurélien Ferenczi

Contre
Cinématographiquement, le film est académique, mais si sincère qu'on le lui pardonne presque. Politiquement, il est très prudent (qui sont les responsables de ces meurtres ?), mais, après tout, c'est bien le droit de Xavier Beauvois de ne pas jouer les pourfendeurs. Ce qui est plus embêtant, en revanche, c'est sa totale absence de grâce, car, sans elle, tout devient vain... Ils sont très gentils, tous ces moines (surtout Michael Lonsdale, génial, comme d'habitude), à vouloir aider, soigner, nourrir les autochtones, mais pas un instant, on ne sent les raisons de cette vie en commun, le lien qui les a assemblés durant toutes ces années au mépris de toute logique, de toute raison.

Comme il se fiche totalement de ce lien-là, que la spiritualité, ce n'est pas son truc, et aussi, sans doute, parce que c'est compliqué et fatigant d'appréhender le mystère de la foi chez les êtres - comme le faisaient, jadis, Robert Bresson et Roberto Rossellini -, Xavier Beauvois reste dans l'élémentaire. Le banal. Qu'est-ce que ça fait, les moines ? Ça prie. On les voit donc, comme pour justifier leur « profession », se réunir régulièrement (moments insoutenables, d'ailleurs) pour psalmodier leurs chants et leurs prières. Mais qu'est-ce qu'un rituel privé de foi, sinon un simulacre ? Sauf, bien sûr, si l'on trouve sa liberté individuelle dans le rituel, mais ça, le film ne le montre jamais...

Sur un thème presque analogue à celui de Des hommes et des dieux - la fidélité à sa foi -, Georges Bernanos avait écrit un texte, devenu une pièce de théâtre, puis un opéra : Dialogues des carmélites. Mais, même dans le très mauvais film qu'en avait tiré, en 1960, le révérend père Bruckberger - bon chrétien mais piètre cinéaste -, le spectateur avait conscience que les religieuses, menacées de mort, elles aussi, mais par les révolutionnaires de 1793, étaient embrasées par une seule et même certitude. Toutes obéissaient à une loi qui défiait celle des hommes. Les tourments de soeur Blanche de la Force (Pascale Audret), hésitant, soudain, entre le sacrifice et la fuite, n'en devenaient que plus bouleversants.

Ici, hormis, peut-être, la scène de la « Cène » - que Beauvois s'empresse d'ailleurs de gâcher en la mélodramatisant un max, au son du Lac des cygnes de Tchaïkovski -, on reste à hauteur de l'émotion facile, et de ces faits divers lacrymaux dont la société du spectacle raffole et dont la télé abuse. A la fin de Des hommes et des dieux, on pleure, on pleure, et puis, très vite, on oublie. Puisque manque le mystère. L'incandescence...

Pierre Murat

Aurélien Ferenczi;Pierre Murat

Télérama, Samedi 11 septembre 2010