Cleveland contre Wall Street : l’autre
procès
Par Romain Rancière

Dans un documentaire fascinant, Cleveland
contre Wall Street, Jean-Stéphane Bron filme
le procès des pratiques abusives des
vendeurs de crédits hypothécaires financés
par les banques de Wall Street. Poussés à
prendre des deuxièmes et troisièmes crédits
gagés sur leur maison, de nombreux
propriétaires se sont placés dans une
situation de risque extrême. Ils ne
pouvaient s’en sortir que si les prix
continuaient de monter. Dans le cas
contraire, ils se retrouvaient en faillite
et leur maison était saisie.
Le message du film est plus nuancé qu’il n’y
paraît au premier abord et l’issue du procès
de Cleveland est incertaine. Si les banques
ont eu des pratiques déloyales et
prédatrices, les propriétaires ont aussi
singulièrement manqué de clairvoyance, tel
celui-ci qui emprunte 70 000 dollars [54 000
euros] gagés sur une maison qu’il avait
achetée 26 000 dollars six mois plus tôt. Le
vrai procès ne serait-il pas ailleurs :
celui de la réponse asymétrique du
gouvernement américain qui a déployé des
ressources gigantesques pour sauver le
système financier alors qu’il a fait si peu
pour aider les propriétaires de logement
menacés de saisie ?
Au début 2010, le total des fonds dépensés
dans les différents plans de renflouement du
système financier atteignait 2 500 milliards
de dollars. A la même date, le gouvernement
américain n’en avait dépensé que 25 pour
aider les propriétaires à restructurer leurs
dettes hypothécaires, c’est-à-dire 1% de ce
qui fut accordé aux banques. Ces mêmes
banques qui recevaient des subsides
considérables du gouvernement refusaient
longtemps toute concession sur la
renégociation de leurs prêts hypothécaires.
Face aux vagues de saisies, le gouvernement
a agi trop tard et trop peu. Le programme de
restructuration de dettes immobilières ne
fut lancé qu’en 2009 et avec des moyens
limités si bien que seul 3% des prêts en
défaut ont été restructurés. Pourquoi cette
asymétrie ? Les vagues de saisies qui
pourraient toucher 9 millions de foyers
entre 2009 et 2011 ont pourtant bien des
conséquences systémiques. Ce traitement
différencié des banques et des particuliers
n’est sans doute qu’un autre exemple du
processus de «capture politique» de
Washington par Wall Street analysé par
l’économiste Simon Johnson.
Aujourd’hui aux Etats-Unis, un emprunteur
sur vingt a vu sa maison saisie, un sur
quatre si on se restreint aux souscripteurs
de prêts subprimes à taux variables. La
crise immobilière est plus forte que jamais
et menace l’économie américaine d’une
rechute. Les Etats les plus touchés par les
vagues de saisies - Californie, Floride et
Nevada - ont des taux de chômage situés
entre 12% et 14%, les plus élevés du pays.
Les propriétaires saisis sont exclus du
marché du crédit. En conséquence, les ventes
de biens durables chutent et le chômage
s’accroît dans les zones touchées.
Les saisies ont aussi des conséquences
sociales à long terme. Dans les quartiers
ravagés, des écoles sont fermées et la
criminalité augmente. Certaines populations
qui, en devenant propriétaires, avaient pu
s’échapper des ghettos, et mettre leurs
enfants dans des écoles moins ségréguées,
sont contraintes d’y retourner.
Le plan américain de prévention des saisies
est non seulement trop modeste mais il a la
faiblesse de faire confiance aux banques en
leur donnant des incitations financières à
renégocier les prêts. Or tout comme les
institutions financières, prenant
individuellement leurs risques, ne voient
pas naître le risque systémique, les
banques, évaluant individuellement le coût
des restructurations de prêts, n’en voient
pas le bénéfice collectif. Elles ne voient
pas que, lorsqu’un groupe de prêteurs est
saisi, c’est l’ensemble du quartier qui se
dévalue, entraînant des emprunteurs
jusqu’ici solvables à faire à leur tour
défaut. Ces effets collectifs font que la
résolution au niveau des banques du problème
des saisies immobilières est
fondamentalement inefficace. Il faudrait
mieux, comme le fit Roosevelt durant le New
Deal, créer une agence fédérale chargée de
racheter l’ensemble des prêts immobiliers en
défaut de paiement et de les restructurer.
Par une singulière boucle de l’histoire, la
crise revient aujourd’hui au cœur de ses
origines : l’immobilier américain. C’est là
la conséquence d’une politique de
renflouement presque entièrement dédiée à
sauver le système financier et qui a oublié
sous leurs porches les millions de
propriétaires américains saisis ou en voient
de l’être. Enorme injustice sociale, large
gâchis économique, le second procès de
Cleveland doit maintenant s’ouvrir.
Romain Rancière est chercheur à l’Ecole des
Ponts et professeur associé à l’Ecole
d’économie de Paris.
Libé Économie 07/09/2010 à
00h00