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Le cinéma dopé par la crise
 

 par Léna Lutaud
 


Crédits photo : Le Figaro

Depuis le début de l'année, pour oublier la crise, les Français vont en masse dans les salles obscures. Un phénomène que l'on observe aussi à l'échelle mondiale.

Profiter de la pénombre des salles de cinéma pour s'immerger deux heures dans un film, le tout pour 9 euros ? C'est visiblement la solution anticrise la plus facile à organiser et la moins chère choisie par des millions de Français. Depuis le début de l'année, la fréquentation explose.

Avec 15 millions d'entrées, le mois de janvier a été excellent. Grâce aux vampires de Twilight, au duo Dany Boon-Sophie Marceau dans De l'autre côté du lit et à Slumdog Millionaire, les entrées sont en hausse de 4 % par rapport à janvier 2008. En février, ce phénomène s'est poursuivi de plus belle. Des locomotives comme LOL, Volt , star malgré lui et L'Étrange histoire de Benjamin Button ont attiré 6,2 millions de spectateurs. Dès mercredi, les Français continueront d'avoir l'embarras du choix avec les sorties de films qui ont fait un triomphe aux États-Unis : le merveilleux Last Chance for Love (Dustin Hoffman, Emma Thompson), Marley & Moi (Jennifer Aniston et son chiot labrador beige), Harvey Milk pour lequel Sean Penn a obtenu un oscar, puis Duplicity qui marque le retour de Julia Roberts, et Le Chihuahua de Beverly Hills.

 

La même chose que pendant la crise de 1929

Selon l'étude annuelle de l'Observatoire européen de l'audiovisuel présenté au Festival de Berlin, début février, ce phénomène est mondial. D'Istanbul à Oslo en passant par Bombay, Dubaï et Tokyo, partout, les queues s'allongent devant les cinémas. Même chose aux États-Unis où l'année démarre sur les chapeaux de roue : depuis le 1er janvier, les recettes ont progressé de 26 %. Du coup, bien que le prix du ticket d'entrée ait augmenté de 5 % en un an pour atteindre 7,20 dollars, «Hollywood s'attend à une année record», annonce Patrick Corcoran, directeur des études de la Fédération des exploitants américains. Selon Box Office Mojo, le seul week-end du 21-22 février a permis de récolter une recette de 1,66 milliard de dollars. D'ordinaire, c'est la somme dépensée au cinéma par les Américains en… six semaines. Vu les box-offices, il est évident que le public a tout autant envie de voir des comédies, des films d'action que des films sur les problèmes actuels.

«Il se passe exactement la même chose que pendant la crise de 1929 et la Seconde Guerre mondiale. Là aussi, c'était la ruée vers les salles de cinéma, a expliqué sur CNN Jeanine Basinger, historienne du cinéma et directrice du département Septième Art de l'Université de Wesleyan dans le Connecticut. Comme aujourd'hui, le public cherchait à se changer les idées. Les spectateurs étaient avides de films de pur divertissement mais ils voulaient aussi voir des films sérieux qui leur permettaient de mieux comprendre le monde dans lequel ils vivaient.» Selon cette spécialiste, il est encore trop tôt pour dire quel genre de film va bénéficier de la crise : «On sait que le nombre de spectateurs va augmenter. Mais les spectateurs verront-ils les films : au cinéma, à la maison en VOD ou sur leur téléphone mobile ?»

Le lobbyiste de Hollywood, Dan Glickman, président de Motion Picture Association of America, voit déjà poindre un danger à l'horizon : «La crise va donner encore plus envie aux gens de télécharger illégalement les films et d'acheter des DVD trafiqués. Il est urgent que chaque gouvernement légifère. C'est une priorité absolue.»

Classement des films les plus regardés en France, en nombre d'entrées :

1- Twilight, chapitre 1 : 2,6 millions d'entrées

2- LOL : 2,2 millions d'entrées

3- Volt, star malgré lui : 2 millions d'entrées

4- L'étrange histoire de Benjamin Button : 1,9 million d'entrées

5- De l'autre côté du lit : 1,8 million d'entrées

6- Slumdog millionaire : 1,2 million d'entrées

7- Sept vies : 1,1 million d'entrées

8- Les noces rebelles : 1 million d'entrées

9- Le code a changé : 760 000 entrées

10- Yes Man : 730 000 entrées

 

 

 

 Le figaro 02/03/2009 | Mise à jour : 09:27

 

«La crise renforce le désir
du spectacle collectif»

 

Pour Emmanuel Ethis*, président de l'université d'Avignon et sociologue du cinéma et des publics, les spectateurs vont au cinéma pour «s'interroger sur (leur) destin collectif».

Le Figaro - Comment expliquez-vous cette ruée dans les salles de cinéma ?
Emmanuel Ethis - C'est un phénomène sociologique observé régulièrement en temps de crise. Tout a commencé dans les années 1920 quand les salles se sont mises à projeter non plus des documentaires, mais des films qui racontent des histoires. Le premier à noter la convergence dans les salles avec l'état de l'économie a été le sociologue allemand Sigfried Kracauer en 1933. C'est un phénomène mondial. Le cinéma, par définition, est très ancré dans son époque et porte souvent aspirations et inquiétudes. C'est pourquoi il a toujours été jusqu'à aujourd'hui un vecteur essentiel pour être en prise avec son temps. C'est ce que viennent chercher les spectateurs au cinéma, et ce plus fortement encore quand il existe un climat incertain dans notre société comme c'est le cas aujourd'hui.

Quel type de film profite le plus de la crise ?
Ce sont plutôt des films qui traitent des liens sociaux, du vivre ensemble avec ceux qui nous sont proches, LOL, Benjamin Button ou avec l'autre au sens le plus large du mot, Twilight. Qu'ils soient drôles ou dramatiques, ces films mettent souvent en valeur notre humanité en questionnant systématiquement l'idée du « vivre ensemble », ce que l'on avait vu s'exprimer précocement dans Les Ch'tis.

Y a-t-il une spécificité française ?
Pas vraiment, on remarque que les périodes de crise ouvrent souvent sur des thématiques cinématographiques très communes mondialement. Alors que certains pays sont dans la logique d'un repli sur soi, le cinéma à l'inverse apparaît comme l'une des plus solides fenêtres d'ouverture sur l'autre.

Pourquoi le public réagit-il ainsi ?
En temps de crise, le public a besoin de se rassurer en retrouvant les autres au sein d'un collectif fort, toutes origines sociales confondues. Le cinéma est le loisir qui permet le plus facilement de le faire. On va au cinéma pour s'interroger sur nos destins collectifs. Le public est d'autant plus rassuré que les histoires diffusées sur le grand écran sont souvent dramatisées. Je remarque d'ailleurs que le public s'élargit. Ceux qui allaient déjà au cinéma y vont encore plus. Dans les salles, on voit de plus en plus d'urbains, de seniors et de jeunes. La crise renforce le désir du spectacle collectif. Le cinéma permet de s'interroger sur notre monde au sein d'un collectif et de réfléchir ensemble aux réponses qu'on peut y apporter. C'est un art social par excellence dans une société qui semble cultiver les individualismes.

* Emmanuel Ethis est l'auteur «Des spectateurs du temps» (Harmattan), de «La sociologie du cinéma et de ses publics» (Armand Colin, coll.128) et anime aussi ethis-e.blogspot.com