CRITIQUE
POUR
Un léger regret d'abord : la
sortie séparée des deux
films, à trois semaines
d'intervalle. Quatre heures
trente en une séance, ce fut
la forte expérience vécue à
Cannes, qui valait le coup
tant les deux parties - la
première consacrant une
victoire, la seconde une
défaite - se rejoignent
malgré leurs divergences,
créant un mouvement d'un
seul tenant, circulaire.
Voilà pour l'aspect
conceptuel. Passons
maintenant à ce
révolutionnaire qu'on ne
présente plus, icône rebelle
indépassable, interviewé par
une journaliste au début du
film. Brèves images en noir
et blanc, sortes de flashs
qui participent à la
légende. Corps massif,
treillis de guérillero,
barbe épaisse et havane aux
lèvres, impossible de se
tromper, c'est bien le Che,
réincarné en Benicio Del
Toro.
Parmi tous les détails de la
panoplie, Soderbergh en a
privilégié un : les rangers.
Une révolution en marche, ce
sera l'obsession du film.
Avancer, s'engager, se
battre. Sans laisser de
place au doute, sans
s'apitoyer sur les camarades
morts au combat. La tête
froide et les mollets dans
les bottes, sans oublier le
« brin de folie » (dixit
Castro). Car les faits,
rappelons-le, sont sidérants
: à l'origine du
renversement de Batista en
1959, il y a seulement
quatre-vingts rebelles qui
débarquent clandestinement à
Cuba, deux ans avant. Une
offensive qui tient de
l'opération-suicide.
Le tout premier plan -
saisissant - du Che sur le
sol cubain ne dit rien
d'autre. Frappé par une
crise d'asthme, s'appuyant
sur la crosse de son fusil
comme un vieillard, il
progresse péniblement dans
la jungle, devancé par un
paysan apeuré. Rien de plus
pathétique et de glorieux en
même temps que cette image
de guérillero asphyxié, qui
semble en pleine déroute,
avant d'afficher, à la suite
d'une ellipse fulgurante,
une attitude de combattant
impassible. La lutte est
inégale, les handicaps
énormes (maladie,
supériorité numérique du
camp d'en face...), mais la
force est du côté des «
barbudos », animés par une
volonté de fer. Le mental et
le physique, tout est là.
Che raconte une longue
épreuve qui n'autorise aucun
relâchement. Trouver le bon
souffle, maintenir la
cadence. La révolution
cubaine a exigé une
discipline d'enfer. Ceux qui
attendent des révélations
sur Ernesto Guevara seront
déçus. Le personnage reste
impénétrable. Le film, sec,
informe qu'il est argentin,
asthmatique et intraitable,
c'est à peu près tout. On
ressent en revanche ce qu'il
accomplit sur le terrain,
son pouvoir de fascination,
son autorité naturelle, sa
faculté de donner envie de
se battre. Il est une
présence sans être un
individu - Benicio Del Toro
l'a compris, lui si
puissant, animal, taciturne,
au premier plan et dans
l'ombre à la fois.
Le Che fait corps avec la
jungle et avec ses
camarades. Lorsqu'on le voit
à New York, face à la
journaliste ou à la tribune
de l'ONU, il ne semble plus
à sa place, devenant presque
irréel. Il n'existe qu'au
sein d'un mouvement
collectif - lorsqu'il lit ou
écrit le soir à l'écart,
Soderbergh prend bien soin
d'inscrire en arrière-plan
d'autres guérilleros. Aucun
leader n'est personnalisé
ici, sauf peut-être un peu
Fidel Castro. Les autres, de
Camilo Cienfuegos à Ciro
Redondo, sont strictement
liés à l'organisation
guerrière. Même les épisodes
avec la nouvelle et jolie
recrue Aleida March (qui
donnera quatre enfants au
Che) ne quittent pas le
domaine militaire. La jeune
femme est subjuguée, elle le
suit des yeux. Mais leurs
regards ne se croisent pas.
Car le Che regarde devant.
Son amour, dans l'immédiat,
est dirigé vers le peuple.
Il dispense des soins,
alphabétise, recrute. Son
portrait se fond dans la
fresque, puzzle morcelé,
criblé d'ellipses, sans
effets spectaculaires ni
montée dramatique dans les
scènes de combat. La prise
des casernes, les déserteurs
châtiés, la conquête d'une
ville-clé (Santa Clara),
tous ces événements
s'enchaînent sur un rythme
cadencé, très obsédant,
comme un battement infini.
Le film pourrait durer des
jours, on ne le sentirait
pas, heureux d'être ainsi
enrôlés.
Jacques
Morice
CONTRE
C'est un hold-up brillant...
Steven Soderbergh, qui a
toujours fait bon ménage (à
trois...) avec l'art et
l'industrie, a réussi à
vendre l'idée d'une fresque
sur le Che. L'idole de
toutes les jeunesses
révolutionnaires, l'un des
posters les plus vendus au
monde : on imagine
l'enthousiasme des
producteurs. Et leur tête en
découvrant ce drôle de truc
hybride. Quasiment
invendable, en fait... La
première partie, intitulée
L'Argentin, n'est qu'un long
essai sinistre, fait pour
décourager tous les
guérilleros éventuels
d'entrer dans la lutte.
On y apprend qu'un
révolutionnaire ça marche
tout le temps, ça a mal aux
pieds et ça obéit au doigt
et à l'œil à des petits
chefs teigneux. Et quand,
par hasard, ça libère une
ville, c'est pour devenir,
sous la caméra maladroite de
Soderbergh, un objet
exotique à mi-chemin entre
Alcazar et Tapioca dans les
albums d'Hergé... De quoi
décourager toute vocation.
Qui plus est, le projet
monomaniaque de Soderbergh
exige du spectateur qu'il
paie deux fois sa place pour
l'admirer dans son
intégralité.
Le 28 janvier sortira
Guérilla, la suite des
aventures du Che. En
Bolivie, cette fois, et en
plus épuré encore : imaginez
quelque chose comme Le
Désert des Tartares filmé
par Marguerite Duras...
Inaugurée, cette année, avec
le double film de
Jean-François Richet sur
Mesrine (dont l'un était de
trop), l'idée de
rentabiliser, sur le dos du
public, des projets
inutilement pharaoniques
doit être tuée dans l'œuf !
Le procédé n'est pas
nouveau, certes : au début
du cinéma, déjà, les
serials, ces feuilletons à
succès, cherchaient à
fidéliser, chaque semaine,
les spectateurs dans les
salles. Sauf que Les
Vampires, de Feuillade,
c'était plus novateur et
plus amusant que le Che vu
par Soderbergh... Pierre
Murat
Le second volet, Guérilla,
sortira en salles le 28
janvier.
Télérama, Samedi 10 janvier
2009