Le film qui
secoue l’école
On reproche suffisamment au
cinéma français de ne
s’intéresser qu’aux tourments
existentiels de jeunes bourgeois
du VIIe arrondissement taraudés
par le vide pour ne pas louer
Entre les murs. Mais le film de
Laurent Cantet revient de très
loin: il n’avait pas été annoncé
au cours de la conférence de
presse rituelle révélant la
sélection officielle du dernier
festival de Cannes. Des
tractations tendues entre les
différents comités de sélection
et une certaine indécision (ou
réticence) du directeur de la
manifestation, Thierry Frémaux,
avaient ainsi conduit à une
situation inédite de place à
prendre au côté des déjà retenus
Desplechin (Un conte de Noël) et
Garrel (la Frontière de l’aube).
Faisant figure de repêché de
dernière minute (comme certains
à l’oral du bac), le film a été
projeté en plein après-midi, le
dernier jour de la compétition,
avec à peu près aucun
photographe pour immortaliser la
montée des marches de l’équipe
du film au grand complet. Sans
l’énorme coup de pouce surprise
d’une palme décernée par une
star américaine, Sean Penn,
président du jury, ce film de la
25e heure serait reparti comme
il est arrivé, dans
l’indifférence à peu près
générale. Tohu- bohu. Cette
palme d’or française, la
première depuis Sous le soleil
de Satan de Maurice Pialat, en
1987, a de fait créé en mai une
inflammation médiatico-politique
spectaculaire. Le collège
FrançoiseDolto, dont sont issus
les élèves du film, a été
littéralement envahi par les
caméras de télévisions et les
journalistes. Tout le monde
s’est mis à avoir un avis sur le
film, y compris des gens qui ne
l’avaient pas encore vu (dont
Alain Finkielkraut – dans le
Monde pour une tribune amusante
intitulée Palme d’or pour une
syntaxe défunte – ou Christine
Albanel). L’Elysée, cherchant à
tirer quelques bénéfices
publicitaires de ce coup de
projo sur des Français gagnants,
avait fait savoir qu’il serait
preneur d’une projection privée
à condition que les collégiens
et le cinéaste y assistent. Il
n’y aura pas de suite. Quatre
mois après ce tohu-bohu, le film
sort enfin et redescend sur
terre. Il est cette fois
synchrone avec l’actualité
toujours chaude de l’école, qui
plus est à l’heure d’une rentrée
scolaire houleuse ponctuée par
les gaffes à répétition du
ministre de l’éducation
nationale, Xavier Darcos. Cette
capacité à capter un malaise
français n’étonnera que ceux qui
n’avaient pas vu les films
précédents de Laurent Cantet.
Ressources humaines était en
grande partie une réflexion sur
la mise en place des 35 heures,
l’Emploi du temps une sorte de
méditation sur la déshérence des
cadres sup et Vers le sud, une
«enquête» sur le tourisme
sexuel. Ce réalisme social n’est
pas rare dans le cinéma
français, si l’on songe par
exemple aux premiers films de
Robert Guédiguian. Mais la
singularité de Cantet tient à
une capacité à moderniser les
vieilles questions du travail,
des rapports de classes, de la
transmission du savoir en dehors
de toute martyrologie ou
héroïsation des «damnés de la
terre». Cette manière inédite de
procéder n’en est pas moins
politique, moins idéologique,
plus désemparée ou
expérimentale. Match. Preuve que
le sujet n’est pas strictement
franco-français, Entre les murs
( The Class, en version
anglaise) a déjà recueilli de
nombreux articles élogieux à
l’étranger, notamment dans le
magazine professionnel américain
Variety, qui n’a pas la
réputation d’être tendre avec
notre cinéma. Le film fait
d’ailleurs vendredi l’ouverture
du festival de New York
(suivront des festivals à
Londres, Taiwan, Dubaï…). Il a
été vendu sur une quarantaine de
territoires. Sa sortie chez nous
mercredi entre en concurrence
directe avec un autre long
métrage événement de facture
radicalement différente,
Faubourg 36, de Christophe
Barratier. Le nouveau film de
l’auteur de l’énorme succès les
Choristes, produit par Jacques
Perrin et distribué par Pathé,
sort sur une combinaison de 500
écrans contre 350 pour celui de
Cantet. Les budgets des deux
films ne sont pas proportionnels
à leur diffusion, puisqu’Entre
les murs, basé sur un dispositif
de tournage simple (lieu unique,
pas de star) a coûté 2,5
millions d’euros, tandis que le
film en costume de Barratier,
mobilisant des têtes d’affiche (
Jugnot, Kad Merad, Clovis
Cornillac), se chiffre à 28
millions d’euros. Le match
oppose surtout deux conceptions
opposées du cinéma. D’un côté,
le énième ripolinage des riches
heures du Front populaire, de l
’ autre un film d’actualité
plein de questions et de doutes.
Les autorités chargées de
désigner un film français pour
les oscars semblent ne s’y être
pas trompées, en reléguant
Faubourg 36 au profit d’Entre
les murs.