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Lunettes
indispensables
pour
apprécier
Avatar en
3D.
(Reuters) |
James
Cameron, encore un effort
pour être darwinien !
L'évolutionnisme mal
dégrossi du film " Avatar "
reflète notre imaginaire
La première hypothèse sur
laquelle se fonde Avatar, le
film de James Cameron, c'est
qu'il existe une vie
extraterrestre très près de
la nôtre. Elle s'invite dans
un des débats les plus vifs
aux frontières de la
biologie et de la
cosmologie, qui est
justement la question des
origines du vivant : ce qui
s'est passé sur Terre il y a
3,8 milliards d'années
était-il un processus
inexorable compte tenu des
éléments disponibles et des
conditions de l'époque, ou
bien est-ce une splendide
exception ? Pour y répondre,
les chercheurs de vie
extraterrestre, les
exobiologistes, scrutent nos
plus proches voisines,
notamment Mars.
Ils espèrent y trouver, en
vain à ce jour, une activité
biologique ou des traces
fossiles, au prix d'une
frustration fondamentale :
en trouver serait certes
l'indice fort d'une vie
inéluctable, mais échouer
nous laisserait tout entiers
à notre doute, faute de
réelles planètes candidates
explorables à proximité.
Cameron tranche le débat de
manière spectaculaire : en
dehors du système solaire,
c'est dès le " prochain
arrêt " dans l'Univers, dès
le système stellaire le plus
proche du nôtre, celui
d'Alpha du Centaure, (à 4,4
milliards d'années-lumière
tout de même !) qu'il situe
la luxuriante lune Pandora,
plaidant ainsi fortement en
faveur de la vie comme
conséquence inéluctable de
l'évolution cosmique.
Mais la proximité ne
s'arrête pas là : ce qui
frappe immédiatement
l'évolutionniste, c'est la
remarquable similitude entre
la structure des biosphères
terrienne et pandorienne,
soit une vie composée de
végétaux chlorophylliens et
d'animaux dont certains sont
des mammifères. Or en
théorie, strictement rien ne
garantit qu'une vie
extraterrestre aurait cet
aspect, ni d'ailleurs
qu'elle aurait la forme
d'une vie cellulaire, unité
fondamentale chez nous, de
la bactérie au séquoia, et
signe de leur ascendance
commune ; aucune certitude
même qu'elle serait à base
d'ADN, hypothèse
indispensable pour que l'on
puisse combiner celui du
héros Jake Sully à celui
d'un Na'vi (habitant de
Pandora). Là encore, les
choix de Cameron laissent
penser que toutes ces formes
et structures seraient
inéluctables, et
implacablement reproduites
partout où la vie
apparaîtrait.
Conséquence implicite, et
dégât collatéral : le
mécanisme de sélection
naturelle, c'est-à-dire le
jeu local et aveugle du
hasard et de la sélection
proposée par Charles Darwin
il y a cent cinquante ans,
et qui reste à ce jour d'une
formidable puissance pour
expliquer l'ensemble de
l'évolution du vivant, prend
un coup dans l'aile. Car si
des structures semblables
apparaissaient
indépendamment sur des
planètes distantes, cela
signifierait que nous
aurions attribué trop
d'importance au hasard sur
Terre. Il faudrait se
résoudre d'urgence à
envisager d'autres
mécanismes pour expliquer
ces tendances partagées,
telles que le passage à
l'état multicellulaire, la
distinction entre végétaux
et animaux, sans parler de
l'évolution de certaines
formes vivantes vers une
forme de culture et de
civilisation.
Même si rien n'interdirait
d'imaginer des explications
rationnelles à cela, cette
perspective ouvre néanmoins
les portes à toutes les
ambiguïtés dont les
biologistes se sont
progressivement et
salutairement éloignés grâce
à Darwin et ses
continuateurs, notamment
celles qui voudraient que
des forces obscures,
pourquoi pas divines,
interviennent à des
moments-clés de l'évolution
pour lui donner une
direction.
Cela fait-il de James
Cameron un
anti-évolutionniste ? Non,
bien sûr. L'idée d'une
origine commune aux espèces
est sous-jacente dans le
fait que l'ensemble des gros
animaux (vipperwolfe,
hammeread, thanator et
autres hyppoferox) sont
hexapodes (six pattes) - là
où leurs " équivalents " sur
Terre sont tétrapodes,
timide concession à l'idée
que " les " évolutions
biologiques interplanétaires
ne seraient pas condamnées à
se ressembler.
Et cette hexapodie partagée
sur Pandora, elle,
s'explique bien dans la
vision darwinienne classique
de descendance avec
modification : en effet,
l'explication la plus simple
consiste à supposer un
ancêtre commun à toutes ces
espèces, hexapode lui aussi,
par rapport auquel elles
auraient évolué. Par
ailleurs, les Na'vi, héros
anthropomorphes du film,
semblent avoir évolué à
partir de singes arboricoles
à six pattes qui pourraient
ressembler à d'autres
animaux présents dans le
bestiaire pandorien, les
prolemuris. On constate
d'ailleurs aussi cette perte
chez les banshees, sorte
d'oiseaux et donc très
différents des Na'vi : cela
peut aussi s'expliquer avec
les outils de
l'évolutionnisme moderne,
notamment par le phénomène
de convergence, qui veut que
parfois des caractéristiques
similaires apparaissent (ou
disparaissent) dans des
groupes éloignés, pouvant
aller jusqu'à donner
l'illusion d'une parenté
évolutive.
Ainsi donc, Cameron est
évolutionniste mais pas tout
à fait darwinien au sens
moderne du terme. Poussée à
l'extrême, dévoyée, cette
position peut conduire à
toutes les dérives comme l'"
Intelligent Design "
(dessein intelligent), faux
nez faussement scientifique
et vraiment pervers du
créationnisme, une
déclinaison allégée,
puisqu'il fait mine
d'accepter l'évolution mais
convoque des forces "
intelligentes " pour
expliquer les grandes
transitions. Mais ne faisons
pas ici de mauvais procès au
cinéaste. Cameron est loin
d'être le premier auteur de
science-fiction à recréer
des écosystèmes lointains
troublants de ressemblances.
Il a par ailleurs tous les
droits du créateur ayant
imaginé un monde ni trop
éloigné du nôtre ni trop
familier, pour nous
permettre à la fois la
fascination de l'étrange et
l'empathie de la proximité.
En outre, même les
évolutionnistes les plus
célèbres, au cours du long
travail de maturation qu'a
été la synthèse
néodarwinienne au cours du
XXe siècle, ont parsemé
leurs écrits de
considérations similaires.
Sans faire appel au
surnaturel, ils ont très
souvent cédé à l'idée d'une
directionalité dans
l'histoire de la vie.
Un des aspects les plus
fascinants de l'histoire de
la pensée évolutionniste, en
cette année où nous
célébrons Charles Darwin,
est justement le chemin
patient vers le rejet résolu
de cette vision. Les progrès
en biologie moléculaire ont
permis cette mue
progressive. Ils nous disent
entre autres que tous les
caractères transmis ne le
sont pas forcément par pure
adaptation, et qu'une
histoire de la vie doit
prendre en compte des
phénomènes imprévisibles et
contingents, comme la chute
d'une météorite bouleversant
n'importe quelle biosphère,
faisant litière du
déterminisme.
Les mammifères, et donc bien
plus tard notre espèce, ne
se seraient
vraisemblablement pas
développés et répandus avec
autant d'efficacité si les
dinosaures n'avaient pas
quasiment disparu pour des
raisons de cet ordre et qui
n'ont que très peu à voir
avec ce qu'ils avaient dans
leurs gènes. Et d'ailleurs,
si ces grandes tendances
devaient se reproduire sur
chaque planète habitable, où
sont les dinosaures sur
Pandora ?
En somme, Cameron nous
propose un évolutionnisme
mal dégrossi, qui ressemble
à l'idée que s'en fait le
grand public. Ce dernier
accepte assez largement
l'évolution, mais renâcle
souvent devant son côté
aveugle. Parmi d'autres,
l'idée que l'espèce humaine
n'est ni plus ni moins le
produit du hasard et de la
sélection que toutes les
autres formes vivantes en
choque encore beaucoup.
C'est pourtant le cas, et il
faut encore bien souvent
convaincre qu'Homo sapiens
n'est ni le but, ni le
sommet, ni la perfection, ni
la fin de l'évolution.
En nous faisant voyager
loin, dans cette Pandora qui
n'existe pas et qui
s'apprête pourtant à entrer
dans nos vies, Avatar nous
parle aussi de nous, de nos
vertiges face à notre
position minuscule dans
l'Univers, et des
constructions imaginaires
que nous échafaudons pour
nous en accommoder. En ce
sens, il incite à d'autres
explorations, en nous-mêmes.
D'autres beaux voyages.
Thomas Heams
Maître de conférences en
génomique à AgroParisTech
, codirecteur des " Mondes
darwiniens, l'évolution de
l'évolution " (Syllepse
2009)