Césaire ou les Antilles

Par Lyonel Trouillot —
lyoneltrouillot@lematinhaiti.com

 

aime_cesaire-9_300Demander qu’un pays renonce à lutter pour son indépendance, c’est lui demander de consentir au suicide (Le rebelle, Et les chiens se taisaient !)
Aimé Césaire

Il est des hommes dont le rôle d’éveilleurs de consciences s’évalue à la lueur d’une large perspective historique. Aimé Césaire est de ceux-là. Et nous n’avons pas encore pris toute la mesure de la signification de son œuvre dans l’élancement de tant d’hommes de notre continent contre les forteresses qui étouffaient naguère les clameurs de nos peuples.
Mario de Andrade Poète brésilien

Je dis, c’est osé, que les Antilles ont deux grandes entrées dans l’histoire : la révolution haïtienne et l’œuvre d’Aimé Césaire. Les événements ne sont pas comparables : la prise au collet des États occidentaux et la prise à sa charge des grands principes de l’humanisme par un État nation né d’une victoire héroïque contre l’esclavage et le colonialisme, en même temps, d’un seul trait ; une œuvre littéraire (poésie, théâtre et essais) aujourd’hui saluée par tous, mais qui n’a pas toujours récolté le respect qu’elle mérite, on peut penser au Nobel que Césaire n’a pas reçu, on peut penser aux ouvrages sur la modernité littéraire en général et celle du surréalisme en particulier qui ont souvent fait l’économie de la mention de son travail. J’ose établir cette impropable correspondance car ce n’est pas un hasard si Césaire, homme-repère, a cherché un repère dans l’indépendance haïtienne. Sa Martinique, son rocher (il se disait laminaire, le laminaire étant une algue « revenant toujours à son rocher ») a marqué sa naissance à une géographie : La Caraïbe. Sa fascination pour Haïti a nourri son besoin d’un sens à cette géographie, une naissance des peuples des îles en tant que sujet de l’histoire.
En ces temps où dans l’oubli des crimes, on dénonce parfois la mémoire et l’ancrage comme des crimes de lèse modernité, on peut faire semblant d’oublier ce que c’est qu’être noir au moment où Césaire fait son entrée en littérature avec le Cahier d’un retour au pays natal. Il n’existe à l’époque qu’une seule littérature noire souveraine, c’est celle d’Haïti, condamnée au ghetto. Le colonialisme triomphe et parle de peuples sans histoire. Dans ce mot qu’il invente : la négritude, il y a la mémoire de ce qui n’aurait pas dû être. Mémoire qui prend la force d’un cri. Non pour lui seul. Non pour sa seule Martinique, même si, comme l’écrit Jacqueline Leiner : Césaire instaure une nation par le langage. Non pour le seul archipel des Antilles et l’Amérique noire, même si dans « ce qui est à moi » il y a la Guadeloupe, Haïti… jusqu’à la «comique petite queue de la Floride. » Mais pour toute la race noire : « Sire, toute souffrance qui se pouvait souffrir, nous l’avons soufferte. Toute humiliation qui se pouvait boire, nous l’avons bue » dit un personnage de Saison. Césaire est l’inventeur de ce nous collectif qui rassemble toutes les victimes de l’esclavage et du colonialisme modernes. Non dans le mythe d’une essence intemporelle, mais dans le vécu historique et la quête de l’avenir. Victoire de l’œuvre et de l’homme sur toutes les théories opposant le particulier à l’universel, sur toutes les théories opposant le sujet collectif au sujet individuel, sur toutes les théories opposant la part raisonnée de l’œuvre aux surgissements de l’inconscient : « Dire d’un délire alliant l’univers entier /à la surrection d’un rocher. »
Parole de rebelle débordant la prison statutaire des Antilles françaises, l’œuvre de Césaire atteint à une souveraineté poétique quasiment sans égale. Souveraineté dans les thèmes, les choix esthétiques. « Marronnons-les, Depestre » écrivait-il à un jeune poète dans les années cinquante. Il est rare qu’une œuvre exprime avec autant de réussite le lyrique, le tragique et l’épique. Dans la carrière littéraire d’un auteur, s’il est chanceux, il arrive que naisse de lui un livre événement qui devient une date dans l’histoire pour marquer le début ou la fin d’une époque, l’émergence d’une nouvelle idée, d’un nouveau principe, ou pour inscrire une conscience, un point de vue dans l’éternité. Des livres événements, Césaire en a écrit au moins trois : Cahier d’un retour au pays natal, La tragédie du roi Christophe, le Discours sur le colonialisme. On pourrait dire pareil de son Toussaint Louverture, de Et les chiens se taisaient. L’œuvre est colossale sans être obèse, immense. Inépuisable par son ancrage comme par sa polysémie. Car on ne peut résumer le propos de Césaire. Aussi rebelle que le personnage d’une de ses plus belles pièces, le propos déborde, dépasse. Césaire, poète et dramaturge, c’est cette contradiction domptée entre l’histoire et ses utopies d’un côté, et, de l’autre côté, l’autonomie du langage : liberté d’homme en situation.
Césaire a donné voix à la souffrance, à la révolte, à l’énergie de quantité de petits rochers. C’est pour cela qu’il ne peut pas mourir. C’est pour cela que si notre archipel vient de perdre son oracle, la dette et la reconnaissance sont plus fortes que le deuil.
vendredi 18 avril 2008