Dit des réfugiés

Personne

— Par Michèle Lamarchina —
Comment était-il arrivé là, enfermé dans cette cage plongée dans la pénombre? A peine sorti de la brume du sommeil, encore tout accablé de fatigue, il avait froid malgré la chaleur ambiante. On l’avait jeté là, sans même une couverture, sa chemise en lambeaux et son short déchiré pour tout vêtement. Quelques images lui revenaient à l’esprit et tournaient en boucle, le rafiot pourri qui tanguait dangereusement, et puis les plaintes des femmes. La mer démontée qui s ‘était brusquement fâchée au lever du jour et ensuite le grand trou noir. Sur quelle terre étaient ils arrivés, lui et ses compagnons? Une terre qui offre l’oubli? Ou bien une île? Bienveillante et amnésique comme celle des Lotophages?
Il le saurait en entendant les premiers mots de ses geôliers. Au moins, il lui restait ça: son grand savoir des langues, nu, affamé, mais polyglotte. Qui soupçonnerait dans ce naufragé décharné, harassé et démuni un des plus grands savants de son pays? Quel pays d’abord? Ils pourraient toujours essayé de savoir, ce n’est pas lui qui les aiderait à l’identifier!

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Naufraghi senza volto 

— Par Michèle Lamarchina —

Délaissant la peinture abstraite, il s’était depuis longtemps spécialisé dans les portraits. Est-ce que pour faire un portrait on avait besoin des traits d’un visage? Est-ce qu’un visage, se résumait en un ensemble de traits? Pas essentiellement, s’il fallait en croire le dictionnaire. Visage: Partie antérieure de la tête d’un être humain, limitée par les cheveux, les oreilles, le dessus du menton.

Il en avait vu des visages! Il en avait examiné quelquefois quand la lumière était bonne, il en avait même contemplé à l’aube ou dans la lumière de midi, sans jamais se lasser de cette infinie diversité. Une cohorte de visages, une théorie: visage asymétrique, irrégulier, allongé ou rond, étroit, anguleux, bouffi ou émacié, basané ou blafard, flétri ou juvénile, c’était à n’en pas douter le plus intéressant des paysages. Le miroir de l’âme, ce n’était pas tant les yeux, c’était cet ensemble singulier de traits qui signait un caractère. Les plus beaux n’étaient pas les plus réguliers. Tandis que la laideur était pour lui le plus noble objet de la conversion esthétique, les visages d’ange le laissaient dans une morne indifférence, comme si aucune âme ne s’exprimait sur cette surface sans relief.

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Les damnées de la mer

— Michèle Lamarchina —

Le bateau venait de quitter le port de Catane. Sur le pont, j’admirais le large, le silence et cet horizon marin parfait, ce bouclier étincelant, impitoyable sous le soleil de midi. Superbe et implacable pour les hommes. Je me lavais à grand peine de la cérémonie du cimetière: dix-sept corps étaient inhumés là, et chaque tombe de migrant inconnu était pourvue d’une dalle de marbre blanc sur laquelle le maire avait fait graver un vers du poème de Wole Soyinka « Migrations » traduit en italien: dix-sept vers, un par tombe. Celui-ci tournait inlassablement dans mon esprit: Dove me vomiterà l’ultime tunnel anfibio? Obsédante question, curieusement plus faible quand elle est énoncée dans sa langue originelle: Where will the last tunnel spew me out amphibian? Mais qui retrouve toute sa force dans sa forme française que mon esprit avait spontanément établie: où me vomira le dernier tunnel amphibie? C’était ça le « tunel amphibie »? Le bateau où j’avais pris place? Quel corps allait-on sauver et quel corps allait-on vomir?

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La charte des chasseurs

— Par Michèle Lamarchina —

J’avais bien l’impression que cette femme était folle. Depuis la Lybie, elle avait été rapatriée à Yaoundé par l’OIM, et voilà qu’elle atterrissait là comme une épave, abandonnée et hagarde. Que vaudrait son témoignage devant un tribunal? En fait, il viendrait s’ajouter à la multitude de témoignages oraux. Et puis ça ferait suite aux images recueillies par CNN, et ça, tout le monde l’avait vu. Ce qui l’emporterait finalement c’est l’abondance des documents, aussi confus soient-ils. La cohérence se manifesterait toute seule, au-delà du chaos des paroles. Et moi, avais-je besoin de légitimité pour recueillir ce témoignage? Je décidai finalement d’ouvrir mon téléphone et de la filmer pendant qu’elle racontait. Au pire je diffuserais son témoignage sur les réseaux sociaux. Voilà comment ça s’est passé. Il suffit de tendre l’oreille:

Je les ai vus tuer cet enfant, avec mes yeux je les ai vus. Ils l’ont jeté du haut du pick up. On était bien cinquante sur la pateforme, serrés et désséchés comme des harengs. J’ai hurlé et on m’a arraché aux autres et un gamin, je te jure que c’était un gamin , il m’a collé un coup de tournevis dans le visage, je te jure il voulait m’arracher un oeil.

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Les Indésirables

— Par Michèle Lamarchina —

J’étais descendu à Marseille pour écrire un reportage sur l’exode des opposants politiques et des juifs de toute l’Europe pendant l’hiver quarante. Après quelques jours de recherche, je suis en mesure d’envoyer mon article:

 » 3 décembre 1940: Pétain est en visite dans la cité phocéenne: contre toute attente il est acclamé en sauveur de la patrie dans cette ville rouge, collectiviste, disait-on à cette époque. Les Marseillais réputés graines de communards se prosternent à ses pieds et baisent son manteau! Il fait si froid à Marseille ce jour- là qu’on pourrait descendre la Canebière à skis. On se bouscule, on se houspille dans un chaos de piétons où se mêlent les Marseillais de tout poil, portefaix, boutiquiers, artisans, pêcheurs et ouvriers et l’ensemble du gibier de camp d’internement, les réfugiés des pays en flammes, fuyant les dictatures et l’avancée des troupes allemandes, Espagnols, Italiens, Allemands, Autrichiens, juifs de toute l’Europe, socialistes, communistes et francs-maçons, tous ceux qu’on nommait « la racaille », au nombre desquels quantité d’artistes et d’écrivains plus ou moins reconnus: ici se croisent Breton, Masson, Ernst récemment enfui du camp des Milles, Dina Vierny, Victor Serge, Anna Seghers, Alma Malher et tant d’autres dont la réputation reste à faire comme Claude Lévi-Strauss.

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Jours tranquilles à Vichy

— Par Michèle Lamarchina —

Je l’avais pourtant repéré sur la carte de France, et je connaissais bien l’histoire des années 40, mais jamais je n’aurais imaginé me retrouver à Vichy. C’est ça que les Français appellent l’ironie du sort? Il fallait que ce soit cette cité qui m’accueille comme réfugié! Pourtant, ils n’étaient pas pires que les autres Français, ces vichyssois! Pas tous des Vichystes ni des pétainistes! Plutôt meilleurs, même! En tout cas, le même mélange de bénévoles humanistes et dévoués et de citoyens haineux et racistes. Et la grande masse des indifférents, occupés à vivre ou à survivre. Pas pire, pas mieux! En tout cas, pas très colorée comme population: les noirs sont encore l’exception. Il y a encore pas si longtemps, j’avais l’impression d’être le seul noir. Mon statut de réfugié se lit sur ma figure. Pas comme à Paris! Au temps où j’étais venu pour la co-tutelle de ma thèse, je croyais même que ce serait facile. Pensez, le pays des droits de l’homme!
Ici, le plus étonnant, c’est cette manie qu’ils ont, ces gens, de toujours parler du temps: c’est vrai qu’il fait froid et gris.

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Dit des réfugiés : Jours tranquilles à Vichy

— Par Michèle Lamarchina —

Je l’avais pourtant repéré sur la carte de France, et je connaissais bien l’histoire des années 40, mais jamais je n’aurais imaginé me retrouver à Vichy. C’est ça que les Français appellent l’ironie du sort? Il fallait que ce soit cette cité qui m’accueille comme réfugié! Pourtant, ils n’étaient pas pires que les autres Français, ces vichyssois! Pas tous des Vichystes ni des pétainistes! Plutôt meilleurs, même! En tout cas, le même mélange de bénévoles humanistes et dévoués et de citoyens haineux et racistes. Et la grande masse des indifférents, occupés à vivre ou à survivre. Pas pire, pas mieux! En tout cas, pas très colorée comme population: les noirs sont encore l’exception. Il y a encore pas si longtemps, j’avais l’impression d’être le seul noir. Mon statut de réfugié se lit sur ma figure. Pas comme à Paris! Au temps où j’étais venu pour la co-tutelle de ma thèse, je croyais même que ce serait facile. Pensez, le pays des droits de l’homme!
Ici, le plus étonnant, c’est cette manie qu’ils ont, ces gens, de toujours parler du temps: c’est vrai qu’il fait froid et gris.

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Terre ferme

— Par Michèle Lamarchina —

• Ça, c’est mon rêve! Les vacances de Pâques sur l’île de Malte. Écoute un peu, chéri, ce qu’écrit mon guide de voyage: « Le printemps est la saison où Malte se révèle dans toute sa splendeur. L’île s’éveille au milieu de collines ondoyantes aux couleurs bordeaux et or, et des champs de trèfle et des meules de foin qui jalonnent la campagne. » c’est pas génial, ça? Un séjour à Malte! Tu vas voir, on ne le regrettera pas! Attends la suite: « Les plages quasi désertes à cette époque de l’année peuvent offrir la cachette idéale pour se détendre et profiter du soleil voluptueux et de la douceur du climat. L’eau est peut-être encore un peu fraîche pour s’y baigner, mais l’environnement marin unique offre un cadre imbattable pour un pique-nique, lorsque la météo est encore clémente et que les températures sont encore supportables. »
Tu n’as pas envie de te baigner? Histoire de se laver de tous les miasmes de l’hiver! Sortir son corps de cette gangue où il a été enfermé pendant six mois?

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Indifférence

— Par Michèle Lamarchina —

– Bonjour mon chou, tu as bien dormi? Tu as déjà allumé la radio?

Depuis deux semaines, le navire de l’ONG qui porte secours aux naufragés est bloqué dans le port de Marseille car aucune nation n’est prête à lui accorder un pavillon.

-Qu’est-ce que tu prendras ce matin, tu préfères du thé ou du café?

Un chalutier espagnol est en errance au beau milieu de la Méditerranée; il détient à son bord treize réfugiés qu’il a recueillis alors que leur embarcation était en perdition depuis deux jours. Affamés, assoiffés et épuisés, les naufragés ont partagé à bord le maigre ravitaillement de l’équipage. Mais le chalutier est ballotté de port en port car aucun pays n’accepte de lui ouvrir un port. Les vivres sont en train de s’épuiser.

– Le thé, tu le prendras avec du citron ou avec du lait?

Le patron du chalutier avance que le seul pays qui accepte de recevoir les réfugiés, c’est la Libye. Mais quand il a prononcé le nom de Libye, les réfugiés ont été pris d’hystérie, assurant qu’ils préféraient se noyer que de retourner là-bas.

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Fait d’hiver

— Par Michèle Lamarchina —
Déjà à Bardonecchia, la neige tombait depuis plusieurs jours. Qu’est-ce qui nous avait poussés à partir en cette saison? Quelle folie, quel rêve? L’envie et la peur du blanc, ce mélange de désir et de crainte, le champ magnétique du blanc et nos cœurs aspirés comme par un aimant. Consolés par le nom de la route, la Viale della Vittoria: on s’en sortirait peut-être. Pourtant elle était fermée cette route, mauvais signe ! mais pour nous de bon augure. Pas de voiture à l’horizon.
Et nous voilà tous les deux, Moussa et moi, les autres avaient renoncé ou bien nous avaient évités, je ne sais pas. Peut-être qu’ils nous trouvaient trop. Trop quoi, va savoir, peut être trop de lectures, et trop de bon français dans nos bouches. Moussa et moi, on s’était rapprochés. J’avais reconnu en lui un frère de déroute, rien qu’à sa façon de jeter autour de lui des regards éperdus. Crainte de tout et de tous, avec l’idée que le pire ennemi c’est toujours un homme.

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