Oscar Niemeyer né à Rio de
Janeiro le 15 décembre 1907,
fête ce samedi, ses cent ans !
Et ce géant de l'architecture
est encore actif à Rio, où il
travaille toujours, face à la
mer et à la célèbre baie. Il
étudie le projet d'une
cathédrale à Niteroi, la ville
en face de Rio, celui de
l'observatoire des dunes de
Natal et le projet d'une place
du peuple à Brasilia. " Tous
les hommages qu'on me prépare,
je m'en fous, avait-il
déclaré au "Monde", et le
jour de mon anniversaire,
personne ne me trouvera ".
Chacun connaît bien sûr son
travail à Brasilia. Lucio Costa,
le vrai père de Brasilia, avait
gagné le concours public du plan
d'urbanisme de la nouvelle
capitale, organisé en 1956. Mais
le président Juscelino
Kubitschek fit alors appel à
Niemeyer, qui avait déjà
participé avec Le Corbusier à la
réalisation du siège de l'Onu à
New York en 1952, pour concevoir
les principaux équipements
publics de la ville, dont la
cathédrale, le Congrès national,
les ministères, etc. Juscelino
Kubitschek connaissait Niemeyer
depuis son projet pour
l'ensemble de Pampulha, à Belo
Horizonte, car Kubitschek était
à l'époque gouverneur de Minas
Gerais.
Niemeyer a alors incarné la
création de la nouvelle capitale
administrative du Brésil,
inaugurée le 21 avril 1960 et sa
notoriété devient alors
mondiale.
Mais commençons par ses débuts à
Pampulha, près de Belo Horizonte.
"Vous voyez cette église de
Saint-François d'Assise, tout en
courbes, à côté du lac de
Pampulha. Oscar Niemeyer quand
il l'a construite en 1944, avait
expliqué que c'était la vue des
femmes couchées sur la plage de
Copacabana, devant son bureau
qui l'avait inspiré. Et c'est
pourquoi la hiérarchie
catholique a mis des années
avant d'inaugurer ce monument de
l'architecture. Mais en réalité,
la vraie raison était que
Niemeyer est un communiste
affiché et que cela ne plaisait
pas aux évêques", nous
expliquait l'épouse d'un
architecte brésilien habitant
Belo Horizonte.
L'histoire est-elle véridique ?
Toujours est-il qu'il fallut
effectivement des années avant
que soit consacrée cette superbe
église, dans la banlieue calme
de Belo-Horizonte, la capitale
du Minas Gerais. L'anecdote est
révélatrice de tout le travail
de ce très grand architecte : la
sensualité, l'amour des courbes
qu'il préféra toujours à l'angle
droit, la liberté dans les
formes et le langage,
l'engagement politique permanent
du côté des plus pauvres, la
grandeur d'un art où il a pu
exprimer dans cette église une
intense spiritualité alors qu'il
est athée et communiste.
L'église de Pampulha est faite
de trois arches de béton, avec
une frise du grand peintre
Portinari, et un clocher en cône
inversé. Beauté et calme. En
face, de l'autre côté du lac, le
musée d'art moderne élégant,
très pur, avait été conçu au
départ par Niemeyer comme un
casino avant d'être reconverti
le jour où le Brésil interdit
les jeux de hasard.
Au centre de Belo Horizonte,
ville étonnante, créée de toutes
pièces, il y a cent ans pour
transférer la capitale de l'Etat
depuis Ouro Preto et qui dépasse
aujourd'hui les 2,5 millions
d'habitants, on retrouve un
immeuble, tout en tranches de
cacahuètes empilées et jaunes.
Il n'y a dans ce building pas la
moindre droite, pas le moindre
angle droit. Belo Horizonte a
fait des immeubles de Niemeyer
sa carte de visite.
Ce fut son maire, dans ces
années-là, Juscelino Kubitschek
qui fit venir son ami Niemeyer,
un maire qui quelques années
plus tard devint président du
Brésil et créa Brasilia dont
Niemeyer dessina les principaux
immeubles avec une audace
incroyable. Comme Niemeyer
déteste les voyages en avion et
leur préfère de longues routes
en voiture en compagnie de
copains avec qui on refait
longuement le monde, il a dû
passer quatre années de travail
intense à Brasilia, dans des
baraques appelées "le petit
Trianon", avec des amis
peintres, musiciens et même des
prostituées. Ensemble, ils ont
accouché de ces merveilles qu'on
s'étonne encore aujourd'hui de
voir et qu'André Malraux
qualifiait de plus importantes
depuis le Parthenon.
En face de Rio de Janeiro, de
l'autre côté de l'immense baie,
à Niteroi, qu'on atteint depuis
quelques années par un pont de
plus de 15 kilomètres, Niemeyer
a conçu à 84 ans, un surprenant
musée d'art contemporain. Le
maire de Niteroi l'avait amené
sur un éperon rocheux. Les
Cariocas, les habitants de Rio,
très imbus de leur suprématie,
disaient que c'était le seul
beau coin de Niteroi puisqu'on y
voyait "leur" ville. Niemeyer y
a senti un lieu idéal pour faire
s'épanouir une fleur d'où les
visiteurs auraient une vue
panoramique sur la baie. Il a
conçu par un dessin, cette
soucoupe déposée sur un mince
support, ce vase élégant (notre
photo).
Comme souvent chez Niemeyer,
tout est dans le dessin initial.
Niemeyer, c'est
l'anti-ordinateur, c'est la
force du crayon, comme meilleur
outil de la création et de la
liberté, c'est ce désir
d'innover que lui avait confirmé
son amitié avec Le Corbusier. Et
la possibilité technique, grâce
au béton d'inventer des formes
nouvelles, lui a permis
d'imaginer tout au long de sa
vie cette architecture
sensuelle. Mais bien entendu,
derrière ces coups de dessin, il
y a tout le travail des
ingénieurs chargés de faire
marcher, vaille que vaille, les
idées révolutionnaires de
Niemeyer.
Oscar Niemeyer n'habite plus
dans sa belle maison, mangée par
la nature tropicale qu'il a
construite à Canoas, à côté de
Rio. S'il garde son appartement
sur la plage d'Ipanema, il passe
toutes ses journées dans son
magnifique bureau face à la
plage de Copacabana, 3940 avenue
Atlantique.
Un grand immeuble, art déco, et
tout au-dessus, une pièce
entourée de vitres avec une vue
sur la baie et le pain de
sucre.C'est là qu'il vit, qu'il
crée, qu'il regarde les matches
de foot. Il y est le seul
architecte, travaillant sur une
petite table toute simple.
Il vient au bureau tous les
jours, de 11 heures à 23 heures
et a une façon de travailler
très personnelle. Quand le
projet est conçu dans sa tête,
il fait le dessin seul, "parce
que dit-il,
l'architecture demande une
transposition, une prise de
position très personnelle,
individuelle".
Et quand le projet est fini, il
appelle ses collègues
architectes pour travailler au
développement. Dans son
appartement, il est entouré de
ses livres (des auteurs français
comme Laclos, Dumas, Baudelaire,
Camus... Et l'histoire de la
Commune de Paris, parmi de
nombreux ouvrages d'auteurs
brésiliens et d'Amérique latine
: Ribeiro, Amado), au mur aussi
une photo de gros plans sur des
femmes nues, une photo de Lucien
Clergue, l'ami de Picasso qui
rêvait de faire un musée de la
femme.
Au mur encore, une photo de
Carlos Marighella, le leader de
la contestation qui fut
assassiné lors de la dictature
des généraux (64-85) et une
autre du secrétaire général du
parti communiste qu'il aida et à
qui il paya un appartement.
Avec l'arrivée au pouvoir de la
dictature militaire au Brésil,
Oscar Niemeyer partit en France
où il fut le concepteur de
plusieurs édifices, tels que le
siège du Parti communiste
français, place du Colonel
Fabien à Paris (1965-1980), le
siège du journal L'Humanité à
Saint-Denis (1989), ou encore la
Bourse du travail à Bobigny.
Niemeyer, n'a jamais renié ses
engagements politiques qui
l'avaient obligé à s'exiler sous
la dictature. Il n'a jamais
renoncé à son adhésion au
communisme et à son appui au
mouvement des sans-terre. A 90
ans, il a encore reçu chez lui
les organisateurs du combat
contre la privatisation d'une
grande société minière. Début
janvier 2007, après avoir
rencontré Hugo Chavez à Rio de
Janeiro, il a décidé de faire
les plans d'un monument en
hommage à Bolivar, qui sera
érigé à Caracas et mesurera 100
mètres de haut. A cent ans, il
continue à expliquer qu'il n'a
jamais eu qu'un seul souci :
participer à l'amélioration de
la vie des plus pauvres. Il
s'affirme toujours "communiste
convaincu" et a conservé une
admiration à "une Union
soviétique où je n'ai jamais vu
de miséreux mendier dans les
rues". Il voue une grande
estime aux dirigeants cubain et
vénézuelien. Dans une interview
récente à
"l'Humanité",l'architecte disait
: "Nous espérons tous que
Lula trouve le chemin de la
gauche. C'est dans ce sens que
les pays d'Amérique latine
évoluent, avec les gouvernements
populaires qui surgissent unis
contre Bush. Ce qui me préoccupe
aujourd'hui, maintenant plus que
jamais, ce n'est pas
l'architecture mais l'union des
forces progressistes du monde
entier, et de l'Amérique latine
surtout, contre l'empire de Bush
qui déshonore l'humanité."
L'architecte rappelle ses grands
principes mais conclut encore
politiquement : "La courbe
est la solution naturelle. Je
cherche toujours la forme
nouvelle et c'est avec des
structures concrètes que je
cherche à innover, à réduire les
points d'appui pour rendre
l'architecture plus audacieuse,
différente. Tout cela peut être
suggéré par le béton armé,
toujours si généreux. Mais je
répète que l'architecture n'est
pas ce qui compte le plus. Il
m'arrive de penser qu'un jeune
qui proteste dans la rue contre
l'injustice de notre monde fait
un travail plus important que le
mien."
"J'ai l'habitude de dire
a-t-il expliqué, que la vie
est plus importante que
l'architecture, l'architecture
ne change rien, la vie peut
changer les choses bien plus que
l'architecture. Je pense et je
le dis constamment aux
collègues, aux étudiants, qu'il
n'est pas suffisant de sortir de
l'école pour être un bon
architecte. Il faut connaître
avant tout la vie des hommes,
leur misère, leur souffrance
pour faire vraiment de
l'architecture, pour créer. Le
principal, c'est être un homme
qui arrive à comprendre la vie,
et il faut comprendre qu'il est
important de changer le monde.
Nous cherchons une cohérence.
Tous les mardis, se tiennent
dans mon bureau des rencontres
avec des étudiants, des
intellectuels, des
scientifiques, des gens de
lettres. Nous échangeons des
réflexions philosophiques, des
réflexions sur la politique, sur
le monde, nous voulons
comprendre la vie, changer la
vie, changer l'être humain.
Pourtant, dans un premier temps,
je suis pessimiste : je pense
que l'être humain a très peu de
perspective, mais qu'il faut
vivre honnêtement, vivre la main
dans la main. Après, dans un
second temps, je comprends qu'il
faut être moins pessimiste et un
peu plus réaliste. Il faut
comprendre que la vie est
implacable pour le peuple,
chacun arrive avec sa petite
histoire. Il y a trop
d'injustices."
Si parfois il a dit "la vie
est une merde", les 600
bâtiments qu'il a créé en 70 ans
de carrière témoignent que tout
son art est celui de la
sensualité, de la vie, de la
création. A l'image des plages
de Rio qu'il a sans cesse devant
lui. En décembre 2006, il
épousait en secondes noces sa
secrétaire Vera Lucia Cabrera,
âgée de 60 ans, et affirmait se
sentir à nouveau comme un jeune
homme de 30 ans. "Les courbes
de mes bâtiments rendent un
hommage à la femme",
explique-t-il.
Dans une longue interview au
"Vif L'Express", il vient de
résumer sa vie. Quel est, selon
vous, le secret d'une existence
réussie, lui a-t-on demandé. "C'est
de prendre du plaisir à aider
les autres. Et de rester
optimiste. Toutefois, c'est
vertigineux de réaliser que
l'être humain est sans finalité,
insignifiant. Car la vie ne dure
qu'une minute. C'est juste un
souffle. Les gens arrivent sur
terre pour raconter leur petite
histoire et, quand ils
disparaissent, tout le monde a
déjà oublié ce qu'ils étaient
venus dire. Jean-Paul Sartre,
que j'ai fréquenté à Paris,
disait, avec son pessimisme
légendaire : "Toute existence
est un échec." C'est une phrase
négative qui ne mène nulle part.
Mais comme il est difficile de
la contredire !" Et quel est
le secret de votre longévité ?
"Je l'ignore. Tout ce que je
sais, c'est que je suis ce genre
d'animal qui n'est jamais tombé
malade. Peut-être est-ce parce
que je suis modéré en toutes
choses. Je bois peu. Je mange
peu. Je ne me dispute pas avec
les gens; mais cherche, au
contraire, à vivre en paix et en
harmonie avec eux. J'aime
l'amitié, j'aime rire, j'aime
faire des blagues. Et j'aime les
femmes. Moi, ma devise, c'est :
"Une femme à mon côté, et
advienne que pourra !"
Mis en ligne le 14/12/2007 sur
le site de La Libre Belgique