Le mois
prochain, le 15 décembre
exactement, vous fêterez votre
100e anniversaire, après plus de
500 projets et près de 200
réalisations dans le monde
entier. C'est considérable. Et
ce n'est pas fini!
En effet. Beaucoup de projets
sont lancés et certains
chantiers sont en cours, par
exemple, à Niteroi, sur l'autre
rive de la baie de Rio, où un
théâtre populaire, un musée du
cinéma et la fondation Oscar
Niemeyer viendront s'ajouter au
musée d'Art contemporain (en
forme de soucoupe volante) et à
l'embarcadère pour les ferrys
déjà existants. A Brasilia, la
construction d'un ouvrage
monumental est sur le point
d'être lancée. Il s'agit d'une
sorte de salle de concert en
plein air - mais recouverte d'un
toit géant plus grand qu'un
terrain de football - destinée à
accueillir de 30 000 à 40 000
personnes. A l'étranger,
plusieurs projets sont lancés.
Notamment en Espagne, avec le
centre culturel d'Avilés, un
ensemble sinueux lové au bord de
la rivière; à La Havane (Cuba),
où sera construite une nouvelle
ambassade du Brésil; ou encore
au Venezuela, où j'ai imaginé
pour mon ami Hugo Chavez un
monument à la gloire de Simon
Bolivar, qui pourrait sortir de
terre à Caracas. Sans oublier le
Chili, le pays de mes amis
Salvador Allende et Pablo
Neruda, où l'ancienne prison de
Valparaiso sera transformée en
centre culturel.
Ludovic Carême pour
L'Express

Oscar Niemeyer. Mondialement
connu et reconnu – Brasilia,
New York, Constantine,
Paris... – l’architecte
brésilien s’apprête à fêter
ses 100 ans.
N'êtes-vous
donc jamais fatigué?
J'ai toujours travaillé
beaucoup. Et très vite. Au début
de ma carrière, en 1940, le
maire de Belo Horizonte,
Juscelino Kubitschek, m'a
demandé d'aménager un espace de
loisirs situé au bord d'un lac,
dans le quartier de Pampulha. Il
était très pressé. J'ai donc
dessiné le plan du casino en une
nuit, dans ma chambre d'hôtel.
Juscelino a approuvé le projet
dès le lendemain. Seize ans plus
tard, en 1956, Kubitschek,
devenu président de la
République, m'a dit: «Oscar,
nous avons fait Pampulha;
maintenant, nous allons bâtir la
nouvelle capitale du Brésil, au
milieu de nulle part et à partir
de rien.» Il était toujours
aussi enthousiaste. Et toujours
aussi pressé. J'ai dû dessiner
les bâtiments de Brasilia en un
temps record. Le théâtre, par
exemple, je l'ai conçu pendant
les trois jours du carnaval.
Oscar Niemeyer
15 décembre 1907
Naissance à Rio.
1936
Premier projet majeur:
ministère de l'Education
(Rio), symbole du modernisme
brésilien.
1940
Première œuvre en courbes:
Pampulha, à Belo Horizonte
(Brésil).
1945
Adhésion au Parti communiste
brésilien.
1947
Conception du siège des
Nations unies, à New York,
en collaboration avec Le
Corbusier.
1955-1961
Conception et réalisation de
Brasilia, la nouvelle
capitale.
1965 Exil
en France, un an après
l'avènement du régime
militaire.
1970-1980
Réalisations: siège des
éditions Mondadori (Milan),
université de Constantine
(Algérie), centre culturel
du Havre, siège du Parti
communiste français, place
du Colonel-Fabien (Paris).
1991
Création du musée d'Art
contemporain, dit «Soucoupe
volante», de Niteroi
(Brésil).
2002 Musée
Oscar Niemeyer, en forme d'oeil
géant, à Curitiba (Brésil).
Si c'était à
refaire, referiez-vous Brasilia
à l'identique?
A vrai dire, ce n'est pas moi
qui ai conçu Brasilia, c'est mon
ami urbaniste Lucio Costa:
l'auteur du «plan pilote»,
c'est-à-dire du schéma directeur
de la ville, c'est lui. Pour ma
part, ma tâche consistait à
dessiner les bâtiments. Rien
n'est jamais exempt de défauts
ou de critiques. Mais je n'aime
pas me concentrer sur l'aspect
négatif des choses. Ce n'est pas
ma philosophie. Que vous aimiez
Brasília ou non, il n'y a pas
deux endroits au monde comme
celui-là. C'est justement cela
qui m'intéresse: pour moi,
l'architecture est invention. Je
cherche toujours à créer la
surprise, à inventer quelque
chose d'inédit, si possible avec
une pointe de fantaisie, qui
suscite l'étonnement, voire
l'émerveillement. J'aime réduire
les appuis pour libérer l'espace
au sol. Ainsi, l'architecture
apparaît plus audacieuse, plus
libre, plus généreuse.
A quel âge
avez-vous su que vous
deviendriez architecte?
Ma mère m'a raconté que, tout
petit, je dessinais dans le ciel
avec mon index. A l'école
primaire, j'avais toujours 10
sur 10 en dessin. En fait, c'est
par là que j'ai abordé
l'architecture. D'ailleurs, j'ai
toujours limité mon labeur à la
phase de création. Je travaille
seul, assis à ma table à dessin.
Puis, dès que le résultat est
satisfaisant, je transmets les
croquis aux ingénieurs. Eux se
chargent de la faisabilité et du
développement du projet.
Vous avez
dit un jour que les nuages
étaient l'une de vos principales
sources d'inspiration. Comment
cela?
Contempler les nuages a toujours
constitué ma distraction
favorite. J'y voyais des
cathédrales, des guerriers, des
animaux, des corps de femmes et
toutes sortes de choses
fantastiques. Ce n'est pas
l'angle droit qui m'attire. Ni
la ligne droite, inflexible,
créée par l'homme. Ce qui
m'attire, c'est la courbe libre
et sensuelle. La courbe que je
rencontre dans les montagnes de
mon pays, dans le cours sinueux
de ses fleuves, dans les nuages
du ciel, dans le corps des
femmes. Tout l'univers est fait
de courbes.
Après
l'avènement du régime militaire
brésilien, en 1964, vous avez
longtemps vécu en exil en
France. André Malraux vous a
facilité l'obtention d'un permis
de travail. Quels souvenirs
gardez-vous de ce séjour?
J'ai adoré Paris. J'habitais
dans les beaux quartiers.
D'abord, rue François-Ier, puis
sur le boulevard Raspail. J'ai
aimé le contact avec les
Français. C'est un peuple si
aimable et si intelligent. Je me
souviens qu'après l'inauguration
du siège du Parti communiste
français, en 1980,
l'ex-secrétaire général du PCF
Waldeck Rochet m'a appelé pour
me demander l'autorisation
d'installer dans son cabinet un
vieux bureau qui l'avait
accompagné toute sa vie. Quelle
délicatesse... Jamais personne
ne s'est montré si respectueux
de mon travail. Je n'ai jamais
oublié. Sur les Champs-Elysées,
où se trouvait mon bureau,
j'aimais m'asseoir à la terrasse
des cafés pour regarder passer
les femmes sur leurs hauts
talons. J'entends encore le
bruit de leurs pas sur le
macadam.
Demeurez-vous fidèle à votre
engagement communiste?
Evidemment. Et je peux vous dire
pourquoi. J'ai la chance d'avoir
eu des parents aimants et une
enfance heureuse, mais j'ai
grandi dans une famille et un
environnement bourgeois,
conservateurs, pleins de
préjugés. Je n'avais que 6 ou 7
ans quand je fus choqué par la
façon dont ma grand-mère
s'adressait à notre bonne noire.
Je crois que je suis né avec une
aversion naturelle contre la
bourgeoisie et ses privilèges.
Lorsque, devenu adulte, j'ai
rencontré des communistes, j'ai
été immédiatement séduit.
C'étaient les meilleures
personnes du monde. Des gens
simples, idéalistes, qui
prônaient l'égalité en toutes
circonstances et voulaient
améliorer la vie des autres. Ils
rêvaient de solidarité, vocable
qui correspond à mon idée du
bonheur terrestre. Je ne peux
pas oublier, non plus, combien
le peuple russe a été formidable
au cours du xxe siècle. Hélas!
le monde s'est un peu vite
empressé d'oublier que l'URSS
avait libéré l'humanité du
nazisme.
Mais comment
vous, l'amoureux de la liberté,
pouvez-vous être l'ami de Fidel
Castro, qui emprisonne des gens
à cause de leurs idées?
Quelle chose admirable que la
révolution cubaine: un peuple
menacé par les Etats-Unis qui se
libère de lui-même. Peut-être
croyez-vous que la révolution
cubaine est terminée? Mais une
révolution est un processus
continu qui ne termine jamais.
Cuba ne peut pas s'offrir le
luxe de voir surgir de nouveaux
adversaires en son propre sein.
Il faut rester vigilant. La
lutte continue.
En 2000, le
siège du Parti communiste
français a été loué pour
accueillir le défilé de mode de
la maison Prada. N'est-ce pas, à
vos yeux, scandaleux?
Cela n'a aucune importance. Cela
prouve juste, s'il en était
besoin, que les réactionnaires
profitent toujours des moindres
faits, aussi insignifiants
qu'ils soient, pour critiquer
les communistes.
Etes-vous
riche?
Pas particulièrement. Avec
Brasilia, je ne me suis pas
enrichi. Je percevais un salaire
normal de fonctionnaire de
l'Etat. Et tant mieux! Etant si
mal payé, je me sentais tout à
fait à l'aise, sans contrainte,
pour faire ce que je voulais et
engager qui bon me semblait. Par
la suite, dans mon cabinet
d'architecte, j'ai toujours
partagé mes revenus
équitablement avec mes
collègues, ce qui est normal
dans la mesure où nous nous
répartissons le travail. Disons
que je suis suffisamment riche
pour m'occuper d'une grande
famille et aider des gens dans
le besoin, comme certains
enfants de mes employés, dont
j'ai financé les études.
Que
pensez-vous du président Lula?
Lula est un crack, un expert.
C'est un homme honnête, décent,
qui se soucie du sort du peuple.
Revenons à
l'architecture. Quelle est,
parmi toutes vos réalisations,
celle que vous préférez?
J'aime beaucoup l'université de
Constantine (Algérie), inaugurée
en 1971, en raison de sa forme
en ailes d'oiseau. Et parce que
la disposition des bâtiments et
des salles de classe oblige les
étudiants à partager leurs
expériences, à se rapprocher les
uns des autres, à mieux se
connaître. Par ailleurs, le
siège des éditions Mondadori
(Milan, 1975), qui ressemble à
un temple grec modernisé, est
peut-être ma plus grande
réussite, avec ses colonnes
espacées de manière irrégulière:
5 mètres, 9 mètres, 7 mètres,
etc. Cette trouvaille donne à
l'ensemble une musicalité qui me
réjouit.
Et chez vos
confrères, y a-t-il des
bâtiments que vous admirez?
Je ne m'exprime jamais sur le
travail des autres. Je n'aime
pas distribuer des bons points
ni établir des classements. Il
faut respecter la liberté de
chacun et se garder des
jugements qui nuisent à la
création pure. Si j'ai un
conseil à donner aux architectes
débutants, c'est d'accomplir ce
qui les inspire personnellement
et non pas de faire ce que les
autres attendent d'eux. Les
préjugés et la crainte du
qu'en-dira-t-on sont les pires
adversaires du créateur, qu'il
soit architecte, écrivain ou
peintre.
Pardon
d'insister, il doit bien exister
un bâtiment dont vous n'êtes pas
l'auteur et que vous admirez
particulièrement...
Celui qui m'étonne le plus,
c'est le Parthénon, à Athènes.
Réussir une telle œuvre d'art
avec seulement des colonnes et
un toit révèle une maîtrise
parfaite des proportions.
Quel est,
selon vous, le secret d'une
existence réussie?
C'est de prendre du plaisir à
aider les autres. Et de rester
optimiste. Toutefois, c'est
vertigineux de réaliser que
l'être humain est sans finalité,
insignifiant. Car la vie ne dure
qu'une minute. C'est juste un
souffle. Les gens arrivent sur
terre pour raconter leur petite
histoire et, quand ils
disparaissent, tout le monde a
déjà oublié ce qu'ils étaient
venus dire. Jean-Paul Sartre,
que j'ai fréquenté à Paris,
disait, avec son pessimisme
légendaire: «Toute existence est
un échec.» C'est une phrase
négative qui ne mène nulle part.
Mais comme il est difficile de
la contredire!
Quel est le
secret de votre longévité?
Je l'ignore. Tout ce que je
sais, c'est que je suis ce genre
d'animal qui n'est jamais tombé
malade. Peut-être est-ce parce
que je suis modéré en toutes
choses. Je bois peu. Je mange
peu. Je ne me dispute pas avec
les gens mais cherche, au
contraire, à vivre en paix et en
harmonie avec eux. J'aime
l'amitié, j'aime rire, j'aime
faire des blagues. Et j'aime les
femmes. Moi, ma devise, c'est:
«Une femme à mon côté, et
advienne que pourra!»
Y a-t-il,
selon vous, quelque avantage à
devenir centenaire, quelque
chose qu'on pourrait appeler le
«privilège de l'âge»?
Vous plaisantez? Il n'y a aucun
avantage à vieillir. La
vieillesse est une vraie
saloperie! C'est pourquoi, même
quand la fin est proche, il faut
se tourner vers l'avenir.