Prophète de malheur. Ancien
ouvrier des abattoirs et
camionneur, l'Américain enseigne
aujourd'hui la sociologie
urbaine. Sur fond de marxisme,
il propose une critique radicale
de l'architecture et prédit une
catastrophe urbaine
S'il le pouvait, Mike Davis
emmènerait tous les
déshérités de la Terre dans
son arche. Les travailleurs
exploités, les immigrés sans
papiers, les pauvres des
bidonvilles... Une fois à
bord, que feraient-ils ? Un
tour du monde sans doute,
pour observer la folie des
hommes et cet étrange décor
qui déshumanise la planète :
au hasard du diaporama,
l'architecture délirante et
excluante de Dubaï, les
collines d'ordures de
Manille, les banlieues chics
et fermées du nord de Pékin,
la " zone verte " de Bagdad.
L'Américain Mike Davis ne
se prend pas pour Noé, et
pourtant... Ce chercheur et
militant rêve de sauver
l'humanité d'une catastrophe
urbaine qui la guette : à
ses yeux, la société tend à
devenir une multitude de
zones protégées pour nantis,
entre lesquels les
populations précaires
survivent comme elles
peuvent. Allure robuste et
barbe drue, cet homme de 62
ans est connu dans le monde
entier pour ses travaux
radicaux et précurseurs sur
l'urbanisme.
Adulé ou méprisé, le "
prophète aux accents
marxistes " ne laisse
personne indifférent. La
star de l'architecture Rem
Koolhaas moque ses
déclarations à
l'emporte-pièce. Mike Davis
le lui rend bien, sur les
estrades. Avec lui, les
conférences ne désemplissent
pas. On se presse pour
l'écouter, à l'affût de ses
dernières analyses.
De passage à Paris au
début de l'été, il fait cet
aveu un peu gêné, au bar de
son hôtel : " Je n'aime
pas cette ville. C'est
Beverly Hills, avec
davantage de librairies et
de musées. " Los Angeles
et ses ghettos de riches
sont une obsession chez lui.
Ou plutôt sa grille de
lecture de la planète.
Toutes les bonnes librairies
vendent l'ouvrage qui l'a
rendu célèbre en 1990 :
City of Quartz. Los Angeles,
capitale du futur (éd.
La Découverte, 1998).
Certains mythifient " LA "
comme le modèle de la ville
moderne ? Mike Davis, lui, y
voit un triste laboratoire
du futur, avec ses quartiers
privatisés, sécurisés (gated
communities) et une "
polarisation à la Dickens
entre riches et pauvres ".
Il y a vingt ans, le
discours était nouveau.
Le ton aussi. L'écriture
est très littéraire, nourrie
de références à des romans
de science-fiction. Entre
pamphlet et traité de
sociologie urbaine,
l'enquête mêle des
connaissances historiques,
des informations de terrain,
et regorge de notes
bibliographiques. " Un
objet livresque non
identifiable, dans la
veine de Paris, capitale
du XIXe siècle, de Walter
Benjamin ", résume le
journaliste et éditeur Marc
Saint-Upéry dans la préface
de l'édition française. En
1992, les émeutes de South
Central, à Los Angeles,
semblent donner raison à son
auteur : la mégalopole
explose.
Traduit dans plusieurs
langues, City of Quartz
devient un livre culte pour
les étudiants. Le spatial
conditionne le social, clame
Mike Davis, lauréat du
MacArthur Prize. Voilà du
grain à moudre pour les
constructeurs de demain.
Quelques sociologues font la
moue : il ne possède pas la
rigueur universitaire.
Autodidacte, Mike Davis a
fait des études supérieures
tardives. Son parcours est
" ordinaire ",
dit-il. " Celui d'un
Américain qui a 20 ans dans
les années 1960 et milite
dans les mouvements pour les
droits civiques. Cet
engagement a changé ma vie.
" Il grandit près de San
Diego dans une famille
modeste : un père découpeur
de viande qu'il remplace
quand il tombe malade. Plus
d'une fois renvoyé de son
collège, le sale gosse
quitte la maison à 18 ans,
pour New York. Il rejoint
les Students for a
Democratic Society,
organisation de la gauche
étudiante radicale, et fait
un bref passage au Parti
communiste (1968-1969).
Pour vivre, il conduit
des camions de 1969 à 1973.
Reprend des études à la
trentaine (University of
California Los Angeles, UCLA)
et se lie à des
intellectuels au fil de ses
voyages dans les années 1980
(Belfast, Londres, où il
collabore à la New Left
Review). De retour en
Californie, toujours fauché,
il reprend le volant et
transporte, aussi écoeuré
que curieux, des matériaux
pour un gigantesque hôtel
casino de Las Vegas...
L'heure de la reconnaissance
sonne en 1987 : il obtient
un poste d'enseignant une
journée par semaine à UCLA.
" En un jour, à
l'université, je gagnais
plus qu'en six jours à bord
de mon camion. " Les
étudiants en architecture,
eux, découvrent un
professeur original. Loin de
Mulholland Drive - la
célèbre artère où résident
des stars du cinéma et de la
musique -, Mike Davis leur
fait découvrir Downtown LA,
le centre-ville où vivent
les laissés-pour-compte. Se
sentir à l'aise dans tous
les milieux, parler aux gens
qui se présentent sur le
chemin, bandes et gangs de
Los Angeles compris, c'est
l'une des forces de Davis.
" Je peux aller partout ",
dit-il fièrement.
Aujourd'hui, l'enseignant
des campus américains
reconnaît mener " une vie
de privilégié ", même
s'il habite un quartier
bigarré de San Diego avec sa
femme artiste et ses jumeaux
de 4 ans. Il voyage plus
souvent pour rendre visite à
ses deux autres enfants (26
et 15 ans) que pour vendre
ses derniers livres.
Au bout de deux heures
d'entretien, on attend avec
impatience son récit sur
Dubaï, le nouvel eldorado
des Emirats arabes unis,
qu'il descend en flèche dans
Le Stade Dubaï du
capitalisme (éd. Les
Prairies ordinaires, 2007).
Dubaï, ses tours
mirobolantes, son sable qui
vaut de l'or, ses ouvriers
exploités, sa manne en
provenance des Etats du
Golfe. Mike Davis peint un
tableau sombre, argumenté et
très vivant de cet
inquiétant paradis. On s'y
croirait. Mais l'auteur
réserve des surprises : "
Je n'y suis pas allé ",
dit-il, en expliquant s'être
appuyé sur des documents.
Certains y verront une
supercherie, d'autres
loueront son talent...
" C'est un militant du
savoir, à la Bourdieu. Un
anthropologue capable
d'analyser les rapports
sociaux et de s'intéresser
aux paysages imaginaires
comme Hollywood ",
souligne François Cusset,
historien des idées et
directeur de collection aux
Prairies ordinaires. "
Après tout, Marcel Mauss a
bien décrit la Polynésie
sans y mettre les pieds ",
sourit Xavier Capodano, de
la librairie Le Genre
Urbain, à Paris, qui connaît
bien le personnage. Ancien
professeur de sociologie
urbaine à l'université de
Nanterre, il classe Mike
Davis parmi les héritiers de
Robert Ezra Park
(1864-1944), sociologue et
figure marquante de l'école
de Chicago, mais aussi
journaliste jusqu'à l'âge de
50 ans. " Un reporter
militant, un chercheur de
terrain ", résume-t-il,
tout en reconnaissant les
limites de son oeuvre. "
Mike Davis déconstruit, mais
il ne développe pas vraiment
d'alternative. " Comment
bâtir l'arche du XXIe siècle
? Vaste question, à laquelle
Mike Davis n'apporte pas de
réponse.
Clarisse Fabre
photo David Balicki pour
" Le Monde "