Comment les architectes sont-ils
en mesure de penser le futur
d’une ville ? La légende raconte
que l’architecte brésilien Lucio
Costa a proposé son projet de
Brasília en dessinant un avion
sur un bout de papier. Imaginer
le futur d’une mégapole ex
nihilo permet de ne point se
heurter à ce qui est déjà là.
Dans les projets du Grand Paris,
les architectes, malgré leur
fascination pour le vide,
semblent au contraire s’évertuer
à vouloir «optimiser l’existant»
tout en augmentant la densité.
Leur but n’est pas de se
retrancher derrière ce qui est
susceptible de «faire
patrimoine», il est de
construire une nouvelle
morphologie de l’espace urbain à
partir de ses potentialités.
Plus que jamais, il faut que
l’accomplissement de l’œuvre
architecturale et urbanistique
représente une idée du futur, de
ce que devrait être «la cité de
demain». Peut-on continuer à
croire au génie de l’architecte,
génie dont les intentions
visionnaires font souvent peur
parce qu’elles engagent le
destin des habitants d’une ville
?
Plus une ville affiche le
triomphe de sa conservation,
plus elle risque de se replier
sur un décor trop pétrifiant qui
provoque l’atavisme. Ainsi, bien
des citadins parlent avec
nostalgie du «Paris d’avant», ou
de leur quartier qu’ils ne
retrouvent plus tel qu’ils se
l’imaginent encore. Pourtant,
une œuvre futuriste peut
s’inscrire dans un quartier
historique. A son époque, le
centre Beaubourg a fait
scandale. Paris, aujourd’hui,
sans Beaubourg ne serait plus
Paris. Bien des œuvres
d’architecture contemporaine,
même si elles provoquent des
rejets violents, finissent par
être acceptées du grand public
comme de nouvelles figures du
patrimoine. Si l’architecte
prend en considération
«l’épaisseur du temps» pour
traiter l’espace urbain, est-il
contraint de légitimer son
intervention en préservant
l’idée de patrimoine comme une
représentation commune
rassurante ? Les signes
architecturaux ne sont pas que
les symboles édifiants de la
conservation monumentale, la
dimension projective des
métamorphoses d’une ville
demeure nécessaire à la
reconnaissance publique du sens
donné à son devenir. L’enjeu
n’est pas seulement esthétique,
il ne se limite pas à la
construction d’un patrimoine de
demain, il concerne la
reconfiguration même de tous les
territoires urbains. Paris a
plus besoin de son mythe que de
ses monuments.
Au rythme des grands chantiers
annoncés, le mythe de Paris
semble puiser de plus en plus sa
richesse dans la mise en
perspective du futur de toute
l’agglomération. La volonté de
changer la morphologiedes
périphéries oblige le
développement d’un
polycentrisme, à l’encontre d’un
radiocentrisme qui fonde sa
légitimité sur le bastion
symbolique du patrimoine
parisien. Jean Nouvel déclare
alors que «Paris, ville
mythique» doit contaminer par
son aura les mille communes qui
entourent la cité «intra muros».
Le Francilien pourra-t-il un
jour profiter de ce mythe ?
libé
08/09/2010 à 00h00