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L’architecte et le patrimoine
 



Par HENRI-PIERRE JEUDY Philosophe





Comment les architectes sont-ils en mesure de penser le futur d’une ville ? La légende raconte que l’architecte brésilien Lucio Costa a proposé son projet de Brasília en dessinant un avion sur un bout de papier. Imaginer le futur d’une mégapole ex nihilo permet de ne point se heurter à ce qui est déjà là. Dans les projets du Grand Paris, les architectes, malgré leur fascination pour le vide, semblent au contraire s’évertuer à vouloir «optimiser l’existant» tout en augmentant la densité. Leur but n’est pas de se retrancher derrière ce qui est susceptible de «faire patrimoine», il est de construire une nouvelle morphologie de l’espace urbain à partir de ses potentialités. Plus que jamais, il faut que l’accomplissement de l’œuvre architecturale et urbanistique représente une idée du futur, de ce que devrait être «la cité de demain». Peut-on continuer à croire au génie de l’architecte, génie dont les intentions visionnaires font souvent peur parce qu’elles engagent le destin des habitants d’une ville ?

Plus une ville affiche le triomphe de sa conservation, plus elle risque de se replier sur un décor trop pétrifiant qui provoque l’atavisme. Ainsi, bien des citadins parlent avec nostalgie du «Paris d’avant», ou de leur quartier qu’ils ne retrouvent plus tel qu’ils se l’imaginent encore. Pourtant, une œuvre futuriste peut s’inscrire dans un quartier historique. A son époque, le centre Beaubourg a fait scandale. Paris, aujourd’hui, sans Beaubourg ne serait plus Paris. Bien des œuvres d’architecture contemporaine, même si elles provoquent des rejets violents, finissent par être acceptées du grand public comme de nouvelles figures du patrimoine. Si l’architecte prend en considération «l’épaisseur du temps» pour traiter l’espace urbain, est-il contraint de légitimer son intervention en préservant l’idée de patrimoine comme une représentation commune rassurante ? Les signes architecturaux ne sont pas que les symboles édifiants de la conservation monumentale, la dimension projective des métamorphoses d’une ville demeure nécessaire à la reconnaissance publique du sens donné à son devenir. L’enjeu n’est pas seulement esthétique, il ne se limite pas à la construction d’un patrimoine de demain, il concerne la reconfiguration même de tous les territoires urbains. Paris a plus besoin de son mythe que de ses monuments.

Au rythme des grands chantiers annoncés, le mythe de Paris semble puiser de plus en plus sa richesse dans la mise en perspective du futur de toute l’agglomération. La volonté de changer la morphologiedes périphéries oblige le développement d’un polycentrisme, à l’encontre d’un radiocentrisme qui fonde sa légitimité sur le bastion symbolique du patrimoine parisien. Jean Nouvel déclare alors que «Paris, ville mythique» doit contaminer par son aura les mille communes qui entourent la cité «intra muros». Le Francilien pourra-t-il un jour profiter de ce mythe ?

 

libé 08/09/2010 à 00h00