" La ville s'est toujours
constituée par addition et
transformation ", affirme
Yves Lion, qui estime que la
profession doit s'approprier
les vides de l'espace urbain
pour le réinventer. Et
pourquoi ne pas imaginer des
tours qui feraient le lien
entre Paris et les villes
limitrophes ?
Auteur du palais de justice
de Lyon (1995) et de
l'ambassade de France à
Beyrouth, (2003), Yves Lion
a reçu, mardi 18 décembre, à
62 ans, le Grand Prix de
l'urbanisme 2007, décerné
par le ministère de
l'écologie, de l'aménagement
et du développement durable.
Il est devenu une figure de
l'aménagement urbain, depuis
son travail sur le projet de
la Plaine-Saint-Denis dans
les années 1990 jusqu'à la
définition d'EuroMéditerranée,
à Marseille, aujourd'hui.
Que pensez-vous de
l'intervention du président
de la République, Nicolas
Sarkozy, en faveur d'un
Grand Paris, dont il fait
une priorité ?
Que le plus haut
représentant de l'Etat
intervienne sur ce sujet
brûlant ne me choque pas. Il
faut réunir toutes les
forces pour que cette
difficile mutation se fasse.
Mon obsession, c'est d'en
finir avec la limite du
boulevard périphérique, qui
n'est plus le " fond ", le
bout de la ville, mais le
véritable centre de
l'agglomération parisienne.
Et, pour " effacer " la
coupure du périphérique,
toutes les interventions, à
tous les niveaux politiques
et administratifs, sont
nécessaires.
A Marseille, l'opération
EuroMéditerranée, capitale
pour l'avenir de la cité et
du port, n'a démarré que
lorsque l'Etat, la région et
la ville se sont mis
d'accord. Pour le " Grand
Paris ", il est
indispensable d'organiser un
grand débat public destiné à
mettre au point un projet
fédérateur. Après les
élections municipales, le
temps de la discussion doit
venir. Avec, au menu,
l'utilisation des espaces
publics et l'arrêt du mitage
du territoire.
Economiser le territoire,
c'est construire en hauteur.
Vous avez étudié, pour la
Ville, la création de tours
à Paris, dans le quartier
Masséna. Est-ce possible ?
Le débat et la
concertation sur la question
de la grande hauteur à Paris
ont été passionnants. Les
architectes se sont attachés
à définir une tour "
parisienne ", et non à
reproduire les mêmes
gratte-ciel que dans le
monde entier, mais il y a
encore beaucoup de travail.
Les tours peuvent être
une solution pour faire le
lien entre Paris et les
villes voisines. A Masséna,
sur un terrain difficile, au
bord du périphérique, la
grande hauteur est une bonne
réponse architecturale et
urbaine. On ne considère pas
assez ce rapport d'échelle
entre infrastructures et
architecture. Il faut sortir
de la morale du peu, du
petit, qui aboutit à un
étalement urbain plus
important en France
qu'ailleurs.
Le sujet est pourtant
très polémique, notamment
parce que les quartiers de
tours ont souvent été ratés
à Paris...
La question de la tour,
c'est celle du pied, pas du
sommet. Pour qu'une tour
soit réussie, il faut que le
bas soit de plain-pied avec
l'espace public, et non sur
dalle, comme cela a été fait
à Paris, à Beaugrenelle
(dans le 15e arrondissement)
ou aux Olympiades (dans le
13e). A New York, quand vous
poussez une porte, vous ne
savez pas si vous entrez
dans une tour ou non. Il
faut accompagner ces
bâtiments hauts d'un espace
public de qualité et éviter
de poser des tours
solitaires comme des
monuments, mais au contraire
les grouper pour doper la
silhouette de la ville. De
ces deux points de vue, la
tour Montparnasse est un
ratage complet.
Vous avez participé aux
travaux du Grenelle de
l'environnement, où il a
beaucoup été question d'"
architecture durable ". Un
effet de mode ?
Depuis la nuit des temps,
l'architecture est faite
pour durer. Le souci de
l'orientation des édifices,
de l'efficacité des formes,
on les trouve déjà chez les
architectes de Rome ou de la
Renaissance, Vitruve,
Alberti ou Palladio. Il faut
attendre le XXe siècle pour
envisager une architecture
qui tourne le dos à son
environnement ! On cherche
désormais à redonner aux
bâtiments leur valeur
thermique, à dépenser le
moins d'énergie possible.
Mais, dans le fond, ce qui
doit changer, c'est
l'éthique plutôt que la
technique. A quoi servira de
limiter la consommation
énergétique des logements si
leurs habitants vont
travailler en voiture ? La
construction et l'urbanisme
sont liés. Il faut éviter la
dispersion des bâtiments sur
de vastes territoires. Cela
dit, je ne suis pas sûr que
le monde de l'architecture
se passionne pour ces
problèmes pourtant
essentiels.
Vous critiquez une
architecture qui se borne à
produire des " objets
extraordinaires ". Pourquoi
?
L'architecture
aujourd'hui a du mal à
exprimer autre chose
qu'elle-même, à manifester
un intérêt collectif. La
discipline se replie sur
elle-même parce que beaucoup
de professionnels ont
l'impression que les
phénomènes urbains leur
échappent. On ne s'intéresse
qu'aux objets
architecturaux, et non à
l'espace qui les relie. Or
le vide appartient autant
que le plein à
l'architecture. Regardez la
place dessinée par Bernin
face à Saint-Pierre de Rome
! Quels édifices majeurs
aujourd'hui construisent
avec eux leur espace public
majeur ? Les architectes
semblent avoir oublié ce qui
les rattache au monde.
Comment l'urbanisme
peut-il jouer ce rôle ?
L'urbanisme doit trouver
les moyens d'exprimer
l'intérêt collectif et
s'attacher en priorité à
définir l'espace public.
Dans n'importe quel projet,
il faut au minimum que
l'espace public soit
honorable. Je défends un
urbanisme opportuniste. Je
travaille en fonction du
projet, de l'environnement,
avec les moyens du bord.
L'urbanisme doit composer
avec tous les éléments, y
compris les plus ordinaires.
Il doit mettre en place les
conditions pour que la ville
puisse fonctionner même avec
ses éléments moyens,
vulgaires, ratés. Le monde
n'est pas harmonieux. La
cité idéale n'existe pas.
Voyez ce qu'est devenu le
grand ensemble du Mirail, à
Toulouse, qui devait selon
son architecte, Georges
Candilis, être un modèle...
L'urbanisme de ces grands
ensembles est souvent
dénoncé. Qu'est-ce qui ne va
pas dans ces quartiers ?
L'espace public,
justement ! Les rues sont
évacuées sous les immeubles,
sous les dalles, voire
supprimées. Dans le quartier
sensible du Neuhof, à
Strasbourg, sur lequel je
travaille, il y a peu de
rues. C'est le résultat
d'une des grosses erreurs de
Le Corbusier : la volonté
d'en finir avec la rue,
alors que ce modèle
fonctionne depuis la nuit
des temps ! Avec cette autre
absurdité : la " libération
du sol ", qui conduit à
séparer les bâtiments par de
grands espaces indéfinis qui
tournent vite au terrain
vague. L'avantage, c'est que
ces quartiers sont très peu
denses. On peut donc
considérer les grands
ensembles comme une
formidable réserve foncière.
Sans forcément chercher à
reproduire la ville
haussmannienne, on peut
construire de nouveaux
bâtiments dans les vides. La
priorité, c'est de respecter
et de rénover les édifices
existants, sans s'interdire
les démolitions. La ville
s'est toujours constituée
par addition et
transformation. Ces grands
ensembles ne sont pas la
fin, mais le début de
quelque chose.
Vous avez été critiqué
par des confrères pour votre
collaboration avec les
promoteurs Nexity et
Appolonia, alors que seule
la commande publique est
réputée défendre
l'architecture. Est-ce un
travail alimentaire ?
Je conçois des centaines
de logements à Bordeaux,
Lyon ou Marseille pour
Nexity et Appolonia, et j'en
suis très content ! Je
développe le concept de "
maison à tous les étages ",
qui tente de donner la
sensation de la maison
individuelle dans des
appartements et des
immeubles collectifs. Les
procédures de marchés
publics sont lentes,
complexes. La machine privée
est économiquement plus
responsable et plus
efficace. Bien sûr, il faut
faire des compromis.
L'architecture privée a des
codes différents. Sa
clientèle est supposée moins
ouverte à l'architecture
contemporaine, même si on
est sortis des pastiches et
des colonnades. Mais,
aujourd'hui, le privé
conçoit des logements plus
intéressants que la
construction publique, qui
pousse à l'inventivité pour
la façade mais reste très
convenue pour l'organisation
des appartements.
Un autre travail vous
attire des critiques : vous
concevez à La Mecque un
quartier de 4 millions de
mètres carrés sans y mettre
les pieds, puisque vous
n'êtes pas musulman. Peut-on
faire de l'urbanisme à
distance ?
Habituellement, je suis
très attaché à connaître le
contexte, l'environnement.
J'ai humé tous les terrains
où j'ai travaillé. Cette
fois, c'est impossible. Cela
m'a fait hésiter, mais cette
situation est passionnante à
cause de la dimension
symbolique. C'est un
concours que nous avons
gagné avec un credo : la
priorité à l'espace public.
Nous avons prévu la
construction d'une centaine
de tours, appuyées sur un
socle d'espace public très
important pour permettre le
passage à pied des centaines
de milliers de pèlerins vers
les lieux saints.
Vous menez aussi des
projets d'urbanisme et
d'architecture à Casablanca
et à Fez, à Beyrouth, à
Damas... Vous sentez-vous
proche du monde arabe ?
Je suis né à Casablanca,
je travaille dans ces pays
parce que j'ai une
sensibilité aux lieux. Et
puis il y a une école
française de l'urbanisme,
marquée par son souci de
l'espace public, qui
commence à exister dans
cette partie du monde. Dans
ces pays, les choses se
décident et se construisent
très vite, presque sans
contrôle. Par contraste,
j'apprécie la lenteur
démocratique de la France,
les comités d'experts, les
réunions de concertation.
Mais j'aime bien l'idée du "
rendez-vous des
civilisations ".
Propos recueillis par
Grégoire Allix et Emmanuel
de Roux
Yves Lion
Architecte,enseignant,
fondateur en 1997 de l'Ecole
d'architecture de la ville
et des territoires de
Marne-la-Vallée.