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3/6 Architecture, le choix de la modestie ou de l'extraversion

Rudy Ricciotti, révélateur des malaises de sa profession

 

 

Rudy Ricciotti,

E n 2006, Rudy Ricciotti, architecte et ingénieur, né en 1952 à Alger et désormais établi à Bandol (Var), publiait un pamphlet assassin sur la haute qualité environnementale. Titre : HQE (éd. Transbordeurs). Texte court, violent, profus. Pas une démonstration technique, plutôt une prise de position que résume la phrase suivante : " L'exigence environnementale mérite mieux qu'une farce cachant à peine une redistribution des pouvoirs pour nous refaire le film Main basse sur la ville - de Francesco Rosi - . Il n'y a pas d'expert HQE, qu'on se le dise, et beaucoup de charlatanisme sur une question majeure, qui doit être autre chose encore une fois qu'une machine à fabriquer du pouvoir, et en navigant à vue, saquer l'architecte et l'architecture. "

Ricciotti relira l'essentiel de ce texte lyrique et mal élevé en recevant le 27 janvier 2007 le Grand Prix national de l'architecture, récompense officielle s'il en est. Moins d'un an plus tard, il tempête contre l'attribution de l'Equerre d'argent du Moniteur, qui lui a échappé (Le Monde du 8 novembre), à une voix près, nous dira un des membres du jury. Elle est allée au projet serein de Nathalie Franck et Yves Ballot, auteurs de l'extension d'une école à Bordeaux.

L'architecte provençal, adulé ou abhorré à proportion de ses provocations, va alors focaliser les termes d'un débat qui opposerait les tenants de projets " modestes et sérieux " aux habitués des " grands gestes architecturaux ". Une architecture supposée invisible, lisse, acceptable immédiatement par tous, qui serait l'antithèse de celle des stars de la profession, puisant dans la boîte à outils faramineuse de l'ingénierie contemporaine - les techniques permettant toutes les formes, toutes les audaces.

Faux débat évidemment. Le monumental et l'exceptionnel sont aussi nécessaires à la ville que la sérénité répétitive des immeubles et des rues. Mais surtout, l'essentiel de la construction échappe dans les faits aux architectes, même si leur signature accompagne tout projet de plus de 170 m2.

L'ordinaire des villes et des banlieues se rapproche actuellement de ces sous-produits de la cité américaine, tels que les a remarquablement décrits Stéphane Degoutin dans un livre récent (Prisonniers volontaires du rêve américain, Editions de La Villette) : patchworks formels, maisons préfabriquées sans style ni racine, quartiers néo-haussmanniens teintés de gothique vénitien... C'est l'architecture qui rassure après les " trente glorieuses " et leur floraison de mauvaises HLM, aujourd'hui dynamitées comme les blockhaus albanais.

S'il est devenu malgré lui, dit-il, " le porte-parole de tous ces jeunes architectes qui refusent les diktats du Moniteur, c'est pour ajouter dans la même phrase, tout ça est un faux problème. Ce qui importe, ce n'est pas une histoire de gesticulation architecturale opposée à la raison, mais tout ce qu'il y a derrière : une absence de choix en elle-même politique, un refus de la générosité, un rejet de la poésie ".

Une centaine d'architectes, auxquels il s'est joint, ont ainsi déclaré qu'ils refusaient de voir leurs projets publiés dans l'annuel du Moniteur, outil précieux qui recense sans autre critère que la qualité les meilleures réalisations de l'année. Les responsables des Editions du Moniteur ont fulminé, arguant du fait que leurs propos avaient été mal retranscrits par la presse, notamment par Le Monde. Quelques institutions vouées à l'architecture, comme Arc-en-rêve à Bordeaux, ont organisé des débats qui n'auront pas consolé les lauréats maltraités ni les perdants courroucés. Et la voix de Ricciotti n'a cessé de se faire entendre.

Récidiviste des déclarations à l'emporte-pièce, familier d'un langage guerrier et poétique, Ricciotti est à la fois le révélateur et le concentrateur de toutes les souffrances de la profession. En un an à peine, le constructeur du Centre chorégraphique national d'Aix-en-Provence, du futur Musée des civilisations méditerranéennes de Marseille (Mucem), des salles d'art islamique du Louvre, lauréat du récent concours pour la reconstruction du stade Jean-Bouin à Boulogne, est devenu un personnage central de la scène architecturale en France.

Il agace, mais il tape juste. A grandes enjambées, il trace des ponts entre des univers qui sont censéss'ignorer. C'est ainsi qu'il a repris, éditeur compris (Laurent Cauwet), une maison d'édition poétique, Al Dante, qui avait mis la clé sous la porte en 2006.

Les réalisations de Ricciotti portent, elles aussi, ces dimensions multiples, provocatrices, angéliques ou diaboliques. Diabolique lorsqu'il construit à Vitrolles une salle de concerts (hard) rock qui sera fermée aussitôt qu'ouverte, et aurait contribué, disent ses détracteurs, à l'élection du lepéniste Bruno Mégret (ce qui est prêter beaucoup au diable). Angélique, lorsqu'il propose le voile de ciment presque arachnéen qui enveloppe le futur Mucem, ambigu dans son projet pour le département des arts islamiques du Louvre, où ce descendant de maçons italiens érige une sorte de tente bédouine au coeur du vieux palais royal.

Dans tous ses projets, Rudy Ricciotti se fait le défenseur d'une architecture impatiente, périlleuse, où le dialogue entre l'architecte et l'ingénieur, ordinairement fratricide, devient un complot contre l'ordinaire de la construction. Non pas, répète-t-il, contre le bâtiment de Nathalie Franck et Yves Ballot, l'Equerre 2007, mais contre les attendus sous-jacents : " Le jury n'a pas parlé d'architecture gesticulatoire. Pour moi, ça ne change rien. C'est comme s'il l'avait dit. "

Irritant mais tonique, Ricciotti est de ceux qui tentent de préserver la dimension fondamentalement inquiétante de l'architecture, comme l'ont fait Puget, Boullée, Gaudi, Le Corbusier... pour s'en tenir à des noms qui ne créeront pas de pugilat parmi les professionnels français.

Frédéric Edelmann

© Le Monde 27-XII-07