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Le prix Carbet de la Caraïbe 2009 décerné à Alain Plénel

 

 

Alain Plénel

FORT-DE-FRANCE, 13 déc 2009 (AFP) - 13/12/2009 16h41 - Le prix Carbet de la Caraïbe a été attribué samedi soir à Fort-de-France à Alain Plénel, ancien haut fonctionnaire de l'Education nationale en Martinique dans les années 50, connu pour ses idées humanistes et anticolonialistes, a-t-on appris auprès du jury.

Alain Plénel succède ainsi à l'écrivaine guadeloupéenne Simone Schwarz-Bart, lauréate en 2008.

Vice-recteur de la Martinique de 1955 à 1960, il avait été révoqué de son administration après ses prises de position publiques lors des émeutes de la Martinique de décembre 1959.

En son absence, c'est son fils, le journaliste Edwy Plénel, qui a reçu le prix lors d'une cérémonie à l'hôtel de la Région Martinique. "Je pense que le jury du prix Carbet a voulu symboliquement, à travers Alain Plénel, honorer un moment historique et une attitude individuelle", a-t-il dit.

"Le moment historique, ce sont les trois glorieuses de décembre 1959, ces trois jours de surgissement de l'émeute et qui marquent l'ébranlement de l'idéologie de l'assimilation. Cette idée qu'il fallait tous se ressembler pour devenir de bons citoyens français", a-t-il ajouté.

S'agissant de "l'attitude individuelle", "c'est celle d'un homme qui a pris un risque de dire non, non à la répression, non à la violence coloniale et dire non à tout ce qui trahissait des idéaux de liberté et d'égalité qu'il était censé représenter dans ce pays", a-t-il encore dit.

Pour l'édition de ce prix qui récompense et promeut chaque année, depuis 20 ans, une oeuvre littéraire, de réflexion ou de fiction, le jury présidé par l'écrivain martiniquais Edouard Glissant a créé la surprise en honorant un homme d'engagement qui n'est ni écrivain, ni romancier, ni essayiste.

"Désormais, nous allons décerner ce prix non pas à un livre ou à une oeuvre mais à l'ensemble de l'oeuvre d'un homme ou d'une femme. Une oeuvre qui peut être une oeuvre de l'esprit", a déclaré M. Glissant lors de la remise du prix.

C’est par leurs blessures que les nations s’expriment.

 

par Ernest Pépin

1959 fut la porte d’entrée d’une nouvelle histoire des Caraïbes. Je dis bien la porte d’entrée car les années 1960 furent traversées par de nombreux bouleversements dont l’un des derniers fut le massacre de guadeloupéens en Mai 1967 alors qu’ils réclamaient une augmentation de leurs salaires.

Pour en revenir à 1959, comment oublier que des étudiants martiniquais furent tués et que ce fait a remis singulièrement en cause la donne issue de 1946 : date de la départementalisation. Suivirent les procès de l’OJAM, le Front Antillo-Guyanais, la naissance du GONG, les indépendances de nombreux pays de la Caraïbe et de l’Afrique.

Comment oublier également qu’il se trouva un homme, fonctionnaire de l’Etat français, qui sut faire le choix de la dignité, de la fraternité, de la solidarité face à une situation où le colonialisme durcissait ses positions dans un contexte où la guerre d’Algérie, l’arrivée de Fidel CASTRO à La Havane, semaient nombre d’inquiétudes parmi les possédants.

Cet homme là, non seulement n’approuva pas les exactions mais encore proposa de donner à un établissement scolaire le nom de Christian MARAJO. C’était pour l’époque un tremblement de terre, que ce juste paya cher tout au long de sa carrière.

Il y a là une conscience à l’œuvre dont tout nous donne à croire qu’elle est un symbole.

Symbole d’un anti-colonialisme.

Symbole d’une foi en un autre avenir.

Symbole d’une idée noble des rapports entre les sociétés.

Il nous semble, que les questions posées par les mouvements sociaux de 2009 en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane donnent un éclat particulier au message de 1959. Souvenez-vous que dans un mouvement de crispation, l’Etat promulgua l’ordonnance de 1960 qui soumettait tout fonctionnaire jugé subversif à la sanction d’une mutation d’office, ce dont furent victimes trois enseignants martiniquais, Guy DUFFOND, Georges MAUVOIS et Armand NICOLAS.

Il nous semble, qu’il y à la, à nouveau, un tremblement, une interpellation, qui en appelle à la conscience et qui oblige au respect.

Nous, jury du Prix Carbet, croyons fermement que l’imaginaire, la poétique, la conscience, sont les seules crêtes d’où le monde est vraiment visible, les piliers sur lesquels reposent la beauté du monde, les leviers qui permettent de soulever les montagnes de l’injustice.

Ce Prix Carbet 2009 a décidé d’honorer un principe, une vie, un exemple.

Un geste.

Une conscience.

La bonne conscience peut être anesthésiante.

La mauvaise conscience crée des enfers solitaires.

La conscience ouverte est de l’ordre de la Relation.

C’est cette dernière qui fait sens pour nous et nous invite à considérer le signal fort que cet homme envoya en 1959 en faisant comprendre que les victimes de cette guerre incarnaient et manifestaient un rempart contre la barbarie.

Cinquante ans après, alors que rôdent tant de démons, que se multiplient tant d’appels à la justice, que se soulèvent tant d’espérances, il nous a paru faire acte non seulement de mémoire mais encore de la plus haute des exigences esthétiques en décernant à M. Alain PLENEL, et à l’unanimité, le Prix Carbet de la Caraïbe 2009.

Cela revient, pour nous, à ouvrir le grand chantier d’un renouvellement du Prix Carbet qui, désormais s’engage dans le champ turbulent du Tout-Monde en recherchant une poétique qui sans déserter le champ littéraire illustrerait la diversité de l’expression humaine et l’audace des esthétiques du XXIème siècle.

 

 

Message de remerciement de M. Alain Plénel

lors de la remise du Prix Carbet de la Caraïbe

lu par son fils, Edwy Plenel, le 12 décembre 2009,

à l’Hôtel de Région de la Martinique


 


 


 

Adolescent à Rennes en Bretagne, je voyais souvent au grand jardin du Thabor une stèle dédiée à Vaneau et Papu, deux polytechniciens qui, comme 300 autres jeunes, furent tués au cours des journées de juillet 1830. C’est ce souvenir qui me revint en mémoire, voici cinquante ans, alors que je coupais le ruban d'inauguration d'une nouvelle école au Morne-Rouge. Très ému par la mort injuste et inadmissible du jeune Christian Marajo, âgé de 15 ans, le 21 décembre 1959 à Fort-de-France, je ne pus m'empêcher de comparer les « Trois Glorieuses » de Paris et de Martinique. Mêmes frustrations des jeunes et même aspiration romantique à l'émancipation, au progrès et à la liberté.


 

Cinquante ans, c’est peu de chose dans la longue durée de l’histoire. A tel point qu’à mes yeux, les événements de février 2009 sont les conséquences des événements de 1959. Il faut toujours du temps aux prises de conscience, du temps pour réviser les idéologies installées, en l’occurrence, celle de l’assimilation de 1946, dont les « Trois Glorieuses du peuple martiniquais » marquèrent, en 1959, le premier ébranlement. De même, si le 22 mai 1848 a marqué la fin officielle de l’esclavage, nous savons bien que la fin de la servitude n’a été réalisée qu’avec l’insurrection du Sud en 1870. Oui, de 1959 à 2009, c’est une même trace. Et en 2009, tout le monde a compris, même ici en Europe où je vis, que les Antilles ne changeront que lorsqu’il y aura une transformation profonde des structures sociales.


 

A l’époque, certains, mal intentionnés, virent là l'occasion de régler son compte à une

jeunesse frondeuse qui, non plus sur la plantation, mais en ville même, défiait la domination d'une caste. Et ils s’empressèrent de mettre en cause ses éducateurs, ceux qui formaient cette jeunesse, l’ouvraient au monde et aux autres et, surtout, lui faisaient entrevoir des idéaux de liberté et d’égalité que la réalité quotidienne trahissait. On commença donc (car bien d'autres actes de répressions suivirent) à frapper à la tête, celle du responsable administratif de l'Education, le vice-recteur que j’étais.


 

Je garde pour toujours en mon cœur le souvenir de la solidarité qui m’a alors été témoignée par le peuple martiniquais, et notamment ses éducateurs, face à cette épreuve qui devait déterminer toute ma vie. Cinquante ans plus tard, en ce mois de décembre 2009, c'est aux instituteurs, aux professeurs, à tous les enseignants des Antilles, ces patients porteurs de lumières, que doit revenir le mérite de recevoir ce prix prestigieux. Je les associe donc dans l’honneur qui m’est fait, en ce vingtième anniversaire du Prix Carbet, ce prix qui symbolise toute la vitalité de la Caraïbe, de ses peuples et de leurs imaginaires.


 

Cette mer Caraïbe que bien des fleuves ont enrichie… Trop souvent fleuves de larmes, fleuves de sang, mais aussi fleuves d'amour. C'est l'un de ces fleuves qui me fit connaître Edouard Glissant et je me souviens avec émotion de mon enthousiasme quand, en 1958, je découvris La Lézarde, symbole d'une subtile et poétique étude de l'âme martiniquaise, et de mon désir de le faire partager au plus vite avec mes amis de Martinique.


 

Plus tard, au delà d'un océan et non plus d'une mer, nous nous retrouvâmes alors que nous animait ce même désir de voir couler l'onde bienfaisante de l'émancipation. C’est un chemin de lente impatience, et Edouard Glissant le sait mieux que quiconque pour en avoir fait la matrice de son œuvre. Je le remercie chaleureusement de cette occasion, inattendue et imprévisible comme le Tout-Monde, de lui témoigner de ma durable amitié et de ma profonde admiration.


 

Je voudrais dire enfin au jury que, pour moi peu porté sur l'écriture mais géographe admirateur des paysages, historien soucieux des mémoires, et surtout homme curieux des richesses humaines, il réunit un trésor. Dans le divers qui le tisse, ce Prix Carbet porte une promesse. Une promesse, encore inaccomplie, mais déjà féconde. La promesse que, dans ce diadème, encore incomplet, de Cuba à Curaçao, de Port-au-Prince à Port-of-Spain, s’enrichissent et se renforcent tous les espoirs qu'un jour, toutes ces perles enfin réunies, l’archipel caraïbe offre au Tout-Monde le plus beau des cadeaux.


 

Je remercie, avec autant de surprise que d'humilité et de sentiment, ceux qui me font cet insigne honneur et, comme le poète Mallarmé, je vous salue, « moi déjà sur la poupe, vous, l'avant fastueux qui coupe le flot de foudres et d'hivers ».

 

 

 

rtu