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L'Histoire n'est pas terminée

par Pierre Suédile

 

 


Il y a quelque vingt années, une certaine presse, celle qui se réclame de « la communauté internationale » aux contours on ne peut plus insolites, qualifiait d’apprentis sorciers les frondeurs qui imaginaient, pourtant à voix basse, que ce XXIe siècle apporterait son lot de changements inattendus et pourquoi pas de révolutions. Il est vrai que l’époque invitait à pourfendre sans retenue tout ceux qui s’accrochaient, « sans avenir », à l’idéologie dite de la classe ouvrière. Chacun gagnait à s’en éloigner sous peine d’être honni. Hérésie, qu’était cette prétention de certains de faire intervenir l’Etat pour faciliter ou établir les équilibres économiques et sociaux. Système insignifiant face aux promesses de bonheur, inscrites dans la mondialisation et que l’Etat providence étouffait avec son cortège d’allocations aux familles, d’HLM, de contrats à durée indéterminée, d’indexation du SMIC sur la hausse des prix, de fonctionnaires, de contrôles des productions d’intérêt général telles que le gaz, l’électricité, les transports, la poste ou le téléphone. La libre course à la richesse que suscitait le marché rayonnant de splendeur se trouvait dès lors à portée de l’effort minimal et peut-être même dans le potentiel de chance de chacun. Et puis et d’ailleurs, la liberté individuelle ne vaut-elle pas la réduction de l’intérêt général à la portion congrue. Pour réussir, pour passer là où les autres ont échoué, ne suffit-il pas de faire vivre ce principe fondateur de rêves qu’est : « c’est le risque qui justifie le profit ». Mais en fait de quel risque s’agit-il ? Pris par qui ? Quel profit ?
Que les dés soient dès l’origine pipés, blasphème ! Blasphème d’illuminés ou d'obscurantistes puisque chacun dispose des moyens d’en faire son affaire ? Il n’y a plus place pour une autre idéologie, il n’y en a même plus pour une seule idéologie et a fortiori, aucun espace qui accepterait quelque confrontation idéologique que ce soit. L’expression est à bannir de notre vocabulaire, elle rappelle des luttes inutiles qui ont trop engraissé le code du travail. Le libéralisme débridé s’est tellement érigé en dogme naturel, accepté de tous et porté au rang de propension individuelle, que les insatisfaits ont normalement abandonné, fui, les sphères d’éclosion de la pensée collective discursive. Les partis politiques, les syndicats, les associations et demain les bureaux de vote, sont tous devenus des lieux infréquentables et inutiles au regard de la puissance que confèrent les libertés individuelles. D’ailleurs en ses débuts le XXIe siècle n’introduisait-il pas le sacre éblouissant de la seule hyperpuissance porteuse de la pensée unique, de la culture uniforme, de la notion de gendarme du monde et de la foi dans le progrès technologique. N’était-il pas souhaitable qu’elle érige l’unilatéralisme pour éviter les rodomontades d’intellectuels en mal de combats stériles et la partition du monde soumis à la notion d’ « Etats voyous », elle-même articulée au gré des intérêts bien compris.
La première décennie s’est achevée et le temps des bilans est venu. Il s’égrène au rythme des crises financières et économiques, proportionnellement à l’éviction progressive de la notion même d’hyperpuissance et aujourd’hui du refus délibéré de ces fondamentaux qui jadis ont permis l’exploitation organisée de peuples et de territoires au profit d’une civilisation, d’une singulière philosophie de l’homme et de la vie, d’un idéal aux couleurs ethniques
C’est cette réflexion que doivent susciter les révoltes du monde arabe contre des régimes et des hommes, quelquefois mis en place, souvent soutenus, toujours fréquentés et armés par ceux qui aujourd’hui crient sans vergogne  haro sur le baudet . Ils font résonner leurs voix aux quatre coins du globe pour se persuader que là s’arrêtera l’avancée vers la démocratie. Pour peu que la vraie, celle qui honore l’homme, ne génère pas d’adeptes.
La vraie démocratie car en réalité elle n’est plus simple compilation de principes républicains, elle ne se contente plus de libertés. Le XXIe siècle lui concédera aussi les droits qui habitent chacun des cerveaux défilant dans les rues du Caire, de Tripoli, de Tunis ou de Fort-de-France. Oui, la démocratie ne s’arrête plus à la Constitution, à l’égalité devant la loi, aux élections de dirigeants incontrôlables, et à la séparation de pouvoirs. Elle ne s’enrichit plus du seul respect des libertés que l’économique ne connaît pas et que la France de la cour de sureté de l’Etat ignorait avant 1981. Elle se veut dorénavant en ce siècle nouveau, droit au travail, droit au logement, droit à la formation, droit à la santé et droit à une information libre et objective.
Qu’elles l’expriment maladroitement, aveuglées par les slogans d’intellectuels et de médias bien établis, les masses dans les rues de Paris ou d’Abidjan ne se détournent pas, au moins dans leur inconscience, de la cible commune.
L’histoire n’est donc pas terminée et elle ne s’inscrit que momentanément dans la seule sphère occupée par les hommes bâillonnés. Elle a de beaux jours devant elle et s’appliquera à piétiner plus tard, encore et encore, les pavés de ces territoires de la finance, de la technologie, des fonds spéculatifs et des transnationales. Elle sera nourrie par tous ceux qui, sans travail, SDF, travailleurs pauvres, immigrants et autres exclus, trouveront dans leurs rangs, hommes éclairés et honnêtes œuvrant pour que la minorité ne soit plus le prédateur de la majorité. Les révolutions du monde arabe ne sont alors que soubresauts d’un long serpent, qui leur préférant la République se débarrassait avant-hier des monarchies dites absolues, qui éclairé par les luttes ouvrières a su imposer hier le respect des libertés, qui aujourd’hui amaigri par la misère et la féroce répression de régimes dictatoriaux ouvre au Maghreb des dimensions d’hommes de grande dignité et de fierté inégalée, et qui demain poursuivra irréversiblement sa mue. N’en déplaise à ceux qui l’ont placé à l’origine de l’homme dans leurs mythes ancestraux.