Le 30 avril 2010 Claude Lise, alors Président du Conseil Général mettait fin aux fonctions de Manuel Césaire, administrateur de l’éphémère regroupement CMAC-Atrium et qui de toute façon ne souhaitait pas s'aventurer davantage sur une planche savonnée. Ce n'était là que l'épilogue, provisoire et non définitif, on va le voir, d'un énième épisode de la guerre picrocholine qui agite le vaisseau amarré rue Cazotte à Fort-de-France. Manuel Césaire avait estimé que les entraves du Conseil Général de l'époque à l'accomplissement de ce pourquoi il avait été nommé, « filialement » relayées à l'intérieur de la structure par des enjeux de pouvoir lui rendaient impossible l'accomplissement de sa mission, en conséquence de quoi il préférait jeter l'éponge. Parmi les chausse-trappes, on assista à une grève minoritaire, sept grévistes en tout et pour tout, se conclure en quelques heures par une augmentation de salaire de 150 Euros. Officiellement le conflit avait la forme d'une
opposition entre deux projets de fusion des structures du CMAC et de l'Atrium. Claude Lise soutenait la création d'un Établissement Public Administratif ( EPA) qui confortait et renforçait la tutelle politique du Conseil Général sur le nouvel ensemble. Manuel Césaire était favorable à la création d'un Établissement Public à Caractère Industriel et Commercial qui privilégiait l'autonomie et l'indépendance de la culture vis à vis du pouvoir politique.
A la suite de cette démission, le projet de fusion CMAC-Atrium fût mis en sommeil, le CMAC resta sans direction pendant neuf mois et l'Atrium un peu moins longtemps, sans que la programmation ait eu à en souffrir. Laissé à lui-même le personnel s'est autogéré tant bien que mal. Il a assuré une programmation allégée et qui n'était peut-être pas toute entière dans les clous de l'équilibre budgétaire, mais il l'a fait. Et de l'avoir fait il a gagné des marges d'autonomie, des espace d'indépendance. Le pouvoir détestant le vide le Président de la structure a élargi son domaine d'intervention alors même que longueur de son mandat excédait du double ce que prévoient les statuts. Les compétences de l'équipe, par tous reconnues, lui ont permis de prendre des initiatives qu'il sera bien difficile de lui reprendre comme on va pouvoir le constater.
Quand Josiane Cueff prend ses fonctions le 31
janvier 2011 elle débarque donc dans un
établissement qui s'est plutôt bien passé de
chef pendant une longue période. Elle souffre
d'emblée d'au moins trois handicaps.
Premièrement elle est nommée à titre transitoire
pour une période de 18 mois, ce qui à ce niveau
de responsabilité est un non-sens. Alors que la
procédure du recrutement a été faite sur le
modèle des scènes nationales et à partir d’un
projet spécifiquement conçu pour la Martinique. Comment
peut-on prendre la mesure d'un tel
établissement, d'une configuration si complexe
en un temps aussi court ? Comment peut-on
espérer donner sa mesure, imprimer sa marque, à
une telle machine en un laps de temps si
étriqué ?
Deuxièmement, elle n'est pas
antillaise. On sait que lorsque concourait
Manuel Césaire pour le poste, deux candidats
d'envergure furent éliminés au motif, inavoué,
d'un éloignement trop grand avec la société
martiniquaise. L'un avait été pendant des années
directeur du Festival d'Avignon, peut-être
fût-il jugé trop blanc ? L'autre sembla trop
africain, peut-être fut-il estimé trop noir ? Il
est aujourd'hui Directeur de la Scène nationale
de... Guadeloupe ! Mais bon ce n'est qu'une
mauvaise querelle : chacun sait que les
histoires de couleurs n'ont aucune importance en
Martinique et qu'elles n'interviennent en aucun
cas dans les critères de sélection des candidats
et que par exemple, l'apparence caucasienne de la haute
administration martiniquaise n'est que le
résultat du... hasard ! Les plus pervers diront
des compétences inégalement distribuées !
Mais au fait qui disait que l'indépendance ce
n'est pas remplacer un maître blanc par un
maître noir? Passons.
Le troisième « handicap » de
Josiane Cueff tient à ce qu'elle est une femme.
Est-il besoin de s'attarder sur ce fait alors
qu'il suffit d'observer la répartition sexuée
des responsables politiques de la Martinique
pour avoir une réponse claire, attristée et
définitive à cette question ?
On pourrait objecter à ce constat qu'il y eut
pendant longtemps à la tête du CMAC une
directrice d'origine hexagonale et que cela
invalide ce qui précède. A ceci près qu'elle
avait de fortes attaches affectives et
familiales martiniquaises depuis plusieurs
décennies. Ce qui n'est pas sans importance,
sans dire pour autant, ce serait excessif et
déplacé, que son mari martiniquais lui a servi
de viatique, il a d'autres talents, on ne peut
nier que cela a été un atout pour elle ! Surtout
ce serait tout à fait machiste que de nier par
là-même ses compétences et de ne la définir que
comme « femme de... ». La situation n'étant pas
la même cette objection ne tient pas.
C'est donc sur un bateau sans capitaine depuis
longtemps, et qui s'en est accommodé, qu'une
femme, métropolitaine est nommée comme
intérimaire pour la période incertaine qui doit
conduire à la fusion des deux collectivités. Des
habitudes ont été prises, des libertés aussi.
Dans la confusion, des
activités parallèles semblent se
poursuivre avec des sociétés privées.
Qu'elle ait été bien accueillie, comme le
déclare le délégué du personnel Jean-Hugues
Crater, homme affable et ouvert, nul ne peut en
douter. Peut-être se sentait-il plus en affinité
avec le Président du CMAC qu'il côtoyait depuis
si longtemps qu'avec la Directrice nouvellement
nommée? Peut-être y a-t-il eu des
affinités de genre, de culture plus développées
d'un côté que de l'autre? Peut-être que la
remontée des états d'âme du personnel se faisait
plus facilement, plus complaisamment (?) vers le
Président que vers la Directrice? C'est une des
facettes du problème mais ce n'est pas la seule.
Josiane Cueff a été bien
accueillie certes, mais pour quoi faire ?
Pour laisser faire les choses comme si elle
n'était pas là? Pour simplement avaliser ce qui
se décidait sans elle? Certes pas mais alors comment
s'imposer sans en imposer ? Comment se faire une
place sans déranger ? Comment diriger sans
contraindre ? Comment orienter sans être
directif ? Comment avoir de l'autorité sans
verser dans l'autoritarisme ? Problèmes que tout
dirigeant est censé pouvoir résoudre,
puisqu'après tout s'il se porte volontaire pour
ces fonctions, c'est qu'il s'en estime capable !
Le malaise est révélé par un débrayage le 06 décembre 2011. "Les
employés attendaient d'être reçus par la
directrice de la structure pour leur faire part
de leur mal-être et demander audience afin de
trouver des solutions à "une situation difficile
qui dure depuis plusieurs mois", faisaient-ils
savoir dans un communiqué." ( F-A du
08-12-2011). Un leitmotiv revient : manque de
concertation, absence de dialogue, autoritarisme
et penchant à prêter l'oreille aux incitations à
distendre les liens entre l'Atrium et le CMAC.
On apprend alors que le Président bénévole du CMAC a démissionné le 03 novembre 2011. Au delà
d'une compulsion de répétition actualisant tout
en la déplaçant, il faut pouvoir être dupe
de soi, une situation déjà vécue,
grève, lutte des places etc. ( cf infra), il y a un
vrai problème qui fait résistance.
Que des maladresses aient été commises, sans
doute, que des enjeux de pouvoir traversent
l'institution c'est tout à fait certain. Il
suffit de lire les déclarations de Félix
Chauleau, le Président démissionnaire du CMAC,
(F-A du 06-01-2012) pour s'en rendre compte. Il y
a là quelque chose de dérisoire et pathétique
dans les reproches qui sont formulés.
Par
exemple, le choix d'une programmation annuelle,
pourtant retenue lors de la procédure de
recrutement de la Directrice et donc validée par
la tutelle, serait l'expression d'une tendance à
« nier [la] spécificité
(martiniquaise) », le CMAC deviendrait par ce seul fait « un
outil de colonisation, de négation de
[cette] spécificité ». Tant pis si la
programmation est composée de près de 60% de
spectacles d'origine martiniquaise.
Lè yo vle touye
on chen, yo di’l fou. Voilà pour le dérisoire. Le
pathétique suit immédiatement avec cette
déclaration « Le problème c'est que la
directrice considère qu'elle a tous les pouvoirs
et qu'elle est au-dessus de tout-le-monde.
Résultat, elle a conduit toute seule, alors que
son salaire était concerné, les négociations
annuelles obligatoires. Elle s'est octroyée à
elle et à tout le personnel 3% d'augmentation!
C'est extrêmement grave. Ce sont les bénévoles,
et le président du conseil d'administration qui
peuvent prendre ces décisions. » Qu'importe le
caractère obligatoire des négociations
annuelles, qu'importent les obligations de la
convention collective, qu'importe ce qui a été
décidé seule compte l'origine de la décision.
Pour être un peu plus complet on rappellera au
lecteur que ces négociations ( N.A.O) n'avaient
pas eu lieu en 2010 et que l'augmentation de
salaire se résume à une acceptation par la
direction d'une hausse de 2.5%, dont près des
deux tiers (64% en valeur relative) est
une revalorisation syndicale obligatoire! Et
Félix Chauleau de poursuivre, "djab pa ka dômi", sur un autre
registre « du point de vue de la programmation,
le Cmac est confronté à un problème explosif »
Ah bon ! De quoi s'agit-il ? Dédé Saint-Prix et
Mario Canonge n'ont pas été programmés ! Alors
là on reste coi ! Que la programmation ne relève
pas des compétences du Président du CMAC, n'a
pas d'importance le scandale en lui-même est
énorme, « explosif ». Pensez-donc ! Dédé
Saint-Prix, dont le spectacle a déjà été
présenté en Martinique et Mario Canonge non
disponible aux dates raccourcies du festival n'ont pas été
programmés ! Voilà pourquoi "Le CMAC est
devenu inexistant" ( Chauleau, F-A ibid.).
Tout le reste de l'interview est à l'avenant,
mais bon, tout ce qui est excessif est
insignifiant. N'est-il pas?
Et voilà le CMAC transformé en bateau ivre,
saoulé de batailles de pouvoir, alors même que
le réel renouvellement de la programmation, musicale,
théâtrale, cinématographique est salué par le
public dont la fréquentation à rarement été
aussi dense. Qu'il y ait à ce propos matière à
discussion c'est ce que nous réclamons, c'est ce
que nous mettons en œuvre en émettant des avis,
des remarques, des critiques sur ce qui nous est
proposé. Quant au reste souhaitons que la
directrice actuelle ne confonde pas main de fer
dans un gant de velours et main de velours dans
un gant de fer, espérons que les caciques
installés dans des positions acquises de longue
date cèdent enfin la place aux générations
montantes. Et si la tutelle voulait bien
recadrer les choses en rappelant à chacun son
rôle et sa fonction en s'assurant que "chak
bef konnet pitjet-yo", cela contribuerait peut-être
au dépassement des vieilles peurs de la
nouveauté, du changement, de la confrontation à
ce qui dérange et de l'ouverture.
Roland Sabra le
08-01-2012 à Fort-de-France