Monsieur le ministre,
Nous avons été informés de votre
prochain déplacement en Guadeloupe et nous sommes au
regret de vous faire savoir que nous ne pourrons vous y
recevoir.
Fidèles à notre indéfectible attachement
aux principes républicains et démocratiques, nous avons
toujours veillé, en tant qu’élus de la Nation, à faire
le meilleur accueil aux membres du Gouvernement en
visite officielle aux Antilles, quand bien même nous ne
partagerions pas les mêmes sensibilités politiques.
Mais aujourd’hui, c’est pleinement
conscients de l’importance symbolique de notre geste, et
mus par le même sens du devoir républicain, que nous
avons pris la décision de ne pas vous accueillir en
Guadeloupe.
Les faits sont malheureusement là, têtus
: Par vos « dérapages » verbaux répétés et assumés à
l’égard des étrangers et des Français issus de
l’immigration, qu’ils soient d’origine roumaine,
comorienne, ou de confession musulmane ; par votre
circulaire qui durcit considérablement l’obtention de
visas pour les étudiants étrangers qui aiment la France
et qui souhaitent y débuter leur vie professionnelle en
mettant leurs compétences à la disposition de notre pays
; par votre volonté sournoise d’interdire en pratique
l’accès à la naturalisation à des immigrés présents sur
notre sol de très longue date et qui ont démontré
pleinement leur désir d’intégration ; par vos propos
consternants sur la hiérarchie des civilisations, vous
tournez résolument le dos aux valeurs fondamentales de
la République, auxquelles nous Antillais, dont les
ancêtres ont connu l’esclavage et la colonisation,
restons attachés encore davantage que d’autres.
Certains ne veulent voir dans vos
déclarations qu’une banale stratégie politicienne visant
à séduire les électeurs du Front national, en vue des
prochaines échéances électorales. Nous avons peine à
croire que la vie politique française serait devenue,
sous Nicolas Sarkozy, à ce point dévoyée, que la fin
justifierait tous les moyens, même les plus immoraux.
Aurions-nous donc perdu en France la boussole des
valeurs humanistes et de tolérance qui fondent notre
vivre-ensemble ? Nous, qui avons vu l’histoire bégayer
avec l’abolition puis le rétablissement de l’esclavage,
savons que subrepticement les heures sombres du passé
peuvent dereche advenir.
D’autres, que vous cherchez à entretenir
dans la peur d’une dépossession de leur identité «
nationale », verront dans vos prises de position, un
combat pour la défense d’une France menacée. Nous n’y
croyons pas davantage, nous qui savons que notre pays,
et c’est sa richesse et sa singularité, s’est construit
au fil de l’Histoire grâce aux apports culturels
successifs issus des différentes vagues d’immigrations,
qu’elles soient européennes, ou plus récemment
indochinoises, maghrébines, caribéennes, et africaines.
C’est ainsi qu’est aujourd’hui la
France. C’est ce qui fait la France. C’est ainsi que
nous l’aimons comme la grande majorité des Français
l’aiment. Cette alchimie originale qui unit des bras de
toutes les couleurs pour bâtir notre Nation, des coeurs
enveloppés de peaux de toutes les couleurs pour aimer
notre pays et des yeux de toutes les couleurs regarder
grandir la France, ne constitue en rien une menace.
C’est au contraire notre bien commun.
C’est ce bouillonnement perpétuel des
identités individuelles et collectives dans le creuset
républicain qui forge notre identité commune. Nous
n’acceptons pas que vous cherchiez à éteindre la flamme
qui entretient ces mélanges féconds, ces métissages
précurseurs et cette volonté commune de vivre ensemble.
Nous n’acceptons pas davantage que vous stigmatisiez nos
compatriotes musulmans ou issus de l’immigration
maghrébine en mélangeant tous les concepts, en dressant
les uns contre les autres et en hiérarchisant les
civilisations tel un nouvel Arthur de Gobineau ou de
nouveaux Ernest Renan et Jules Ferry égarés.
Nous ne souhaitons pas recevoir celui
qui tient des propos dangereux pour l’unité nationale.
En décembre 2005, afin de marquer son
indignation suite au vote d’une loi reconnaissant « le
rôle positif de la présence française outre-mer », Aimé
Césaire avait refusé de rencontrer le ministre de
l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy, en déplacement
en Martinique. Nous avions alors tous, outre-mer, salué
la portée de son geste.
Nous choisirons par conséquent, en toute
modestie, de lui emboîter le pas. Nous n’irons pas vous
accueillir à l’aéroport. Nous ne vous accueillerons pas
personnellement dans nos collectivités. Et si vous
souhaitez vous rendre dans ces institutions de la
République qui vous restent malgré tout ouvertes,
nous prendrons les dispositions nécessaires pour
recueillir le message que vous voudrez éventuellement
délivrer. »