La
vérité nue
par Roland
Sabra
Quelques uns des beaux-arts étaient là,
promenade du bord de mer à
Fort-de-France. Peintres,
plasticiens, épaulés par des amis, des
écrivains, Patrick Chamoiseau est
venu un moment, des comédiens, des
metteurs en scène étaient présents par
amitié, par solidarité vis-à-vis de
l'une d'entre eux, qui venait de
perdre son fils pour une histoire à
la con de vélo volé et de tesson de
bouteille. Ils étaient venus dire
leur ras l'bol de cette violence
pernicieuse qui ronge le lien social
et qui plonge une des leurs dans la
douleur la plus folle, celle qui
relève d'une injure à la vie quand
des pères et des mères doivent
enterrer leurs enfants, quand
l'ordre des générations n'est pas
respecté. Que dire quand tout a été
dit? Que faire quand on ne sait plus
quoi faire? Une manif dont la presse
rendra compte entre deux faits
divers? Il y en a tant. Ils ont
choisi un happening, c'est-à-dire un
événement collectif imprévu dans
lequel la part de spontanéité est
essentielle. Comme ce sont des
artistes, il savent que cela se
prépare. Le téléphone a donc sonné
chez les uns et chez les autres.
Pour mobiliser. Certains se sont
défilés, d'autres ont adhéré, pas
toujours ceux dont on croyait être
sûr. Mais peu importe l'amitié
n'existe pas il n'existe que des
preuves d'amitié. Démunis face à la
violence, ils se sont d'abord assis
sur un immense drap blanc, comme sur
un linceul puis lentement,
infiniment lentement ils se sont
démunis de tout ce qu'ils portaient,
leurs accessoires, les chaussures,
leurs vêtements et ils se sont
allongés nus, immobiles, simplement
recouverts qui d'une roue de vélo,
qui d'un pneu, objets
dérisoires et morcelés d'une
vie volée d'à peine seize ans.
Les badauds se sont immobilisés.
Pour la plupart pas besoin de leur
faire un dessin. Interrogés,
d'emblée ils situaient le sens de
l'action. « C'est pour le gamin
de seize ans tué pour une affaire de
vélo? » « Oui, madame,
Luc Fabien il s'appelait ». D'autres se disaient
interloqués, voire choqués. « De
la vacabondagerie: » Ceux des
amis qui ne s'étaient pas
déshabillés expliquaient, posaient
des questions faussement naïve. «
Et la violence sociale elle ne
vous choque pas plus? ». Et les
badauds dubitatifs de se convertir.
Seule une petite bande de loubards
résistait. « Un braquage c'est
moins violent que ça ». Aurélie Dalmat ne baissait pas les bras,
elle argumentait encore et encore,
s'évertuant à les faire changer
d'avis.
Entre temps la police présente sur
le front de mer pour contrôler les
passagers embarquant sur les
pétrolettes s'était rapprochée.
Widad Amra expliquait le pourquoi du
comment. Et les hommes en uniformes
de préciser: « C'est nous qui
sommes intervenus ce soir là...
Allez, on vous laisse faire, on
comprend» Et les pandores
de s'éloigner.
Un quart d'heure à figurer la mort,
qui elle, la garce a tout son temps,
puis ils se sont levés, se sont
habillés et sont restés là assis
pour parler. Julie Bessard,
organisatrice de l'évènement livrait
des interviews à la presse
nombreuse. Jacqueline Fabien, Amel Aïdoudi, Ina
Boulanger, Hervé Beuze, Serge Goudin-Thebia,
Jean-Pierre Prosper, Habdaphaï, Henri
Tauliaut, Ketty Isaac, Alexandre
Cadet-Petit, Lorsold Hildevert, Jacques Perret, Chantal
Charron, Karole Gislome, Christiane
Emmanuel, laissaient le linceul et
se mêlaient à la foule pour
continuer à expliquer.
Un moment fort, spectaculaire,
totalement réussi pour faire la
nique à la mort et ses pourvoyeurs.
Merci les artistes.
R.S. le 03/07/07 à Fort-de-France
Photos de Roland
Sabra
On s'observe...
Quelques retardataires...
Tout le monde y est ou presque...
On réajuste les roues...
Les forces de l'ordre perplexes, qui
laisseront faire intelligemment
Après des applaudissements, la presse et
les passants interloqués échangent avec
les participants