Jean-Claude
Charles, écrivain et journaliste
est décédé le 08 mai 2008
Écrit par Joël Des Rosiers
13-05-2008
La disparition de l'écrivain
haïtien Jean-Claude Charles
le 08 mai 2008 a provoqué
une vive émotion dans la
communauté littéraire. Nous
publions ici un de texte
Joël Des Rosiers, psychiatre
et poète, et un de Suzanne
Dracius en guise d'hommage à
sa mémoire. selon le site
Ile en ile, le 14 mai, il y
aura une veillée et soirée
d'hommages à Jean-Claude
Charles au Rond-Point des
Artistes (18, rue Brise
Echalas, 93200 Saint-Denis,
01 48 09 88 40) à 21 heures.
Une cérémonie civile de
crémation aura lieu jeudi 15
mai à 10 heures au
crematorium du Père
Lachaise, à Paris. Une messe
sera célébrée le 24 mai à 10
h à l'église du Sacré-Coeur
de Turgeau, à
Port-au-Prince. D'autres
hommages sont en préparation
à Fort-de-France et à New
York.
Dans la lumière douce de
Paris
La mort de Jean-Claude
Charles avec qui j'ai
partagé un appartement à
Strasbourg, au début de nos
années d'études, me plonge
encore dans la douleur. La
syntaxe de Césaire à peine
enfouie dans l’horizon des
foules fleuries, ça m’épuise
à la fin la mort du Père
suivie de celle du fils.
Nous vivions alors dans
l’aura crépusculaire de Mai
68. À l'époque, Jean-Claude
venait de troquer la
médecine pour le
journalisme. Il m'avait
offert Négociations, son
premier recueil de poèmes
écrit au Mexique, à
Guadalajara, dans une
fulgurance inspirée qui
tranchait sur la production
courante.
Mais hélas, on n'abandonne
pas la médecine
impunément... C’est une
école de vie, au plus fort
de ses conquêtes, qui permet
de ne pas préjuger de sa
puissance.
C'est le second mâle de
cette génération que je
perds précocement après la
disparition d'un autre
rastaquouère, Alix Pompée,
lui aussi un ancien de
Strasbourg, il y a au plus
une dizaine d'années.
La mort de Jean-Claude
Charles...la mort de
Ti-Mâle... en guise de
scénario posthume
d'une destinée à la fois
infiltrée de lyrisme et
arrosée de vins médiocres.
Car la vie se moque des
belles histoires de jeune
écrivain caraïbe lancé à
l'assaut de lui-même sur les
rives de la Seine. Elle se
nourrit d'une exigence de
liberté portée par
l'écriture et Jean-Claude
Charles savait conjuguer la
même présence au monde à un
vif sens du jazz,
inventivité langagière qu'il
empruntait parfois à la
musique de Charles Mingus,
le magicien de Creole Love
Call.
Il y avait une superbe
contrebasse qui traînait
dans l’appartement de la rue
des Carmes, abandonnée sur
le tapis comme une bête
blessée par le locataire
précédent, sans doute un
musicien qui ne pouvait plus
acquitter ses loyers.
J’évoque les notes bleues
qui se déployaient dans une
stricte apesanteur et
pouvaient flotter dans la
lumière en une pure
dissémination, une
expérience folle
d’improvisation qui me
soulageait de l’angoisse
émerveillée que suscitait
l’étude, la nuit durant, des
planches anatomiques. Mais
Jean-Claude avait toujours
eu l’élégance de croire que
j’étais musicien.
J'avais beaucoup aimé les
deux romans Manhattan Blues
et Ferdinand, je suis à
Paris. Jeu, vitesse,
séduction, dandysme, effets
romanesques mêlés
subtilement à des effets
documentaires : Jean-Claude
dans son œuvre était le
héros de son propre roman
familial comme on disait à
l'époque en psychanalyse. «
De quel lieu tu parles?»
était notre mantra.
Jean-Claude parlait d'un
lieu de souffrances
indéchiffrables qu'il
abordait rarement sinon sur
le papier. Chacun s’appuie
sur ses propres fantasmes
pour écrire, jouir et
sentir. Au point que tout
être se détache et se
conquiert à partir d’un fond
chaotique qui peut toujours
faire retour, dans les
formes de pétrification
ontologique, délire, rêve,
passion.
Nous étions devenus plus
proches encore quand j'ai
commencé à publier. Il
m’avait soutenu. Je l'avais
aidé dans sa sainte dérive.
Aussi sa vie, dans ses plis
et ses replis, me fait-elle
penser aux nœuds borroméens
de Lacan, à leur géométrie
imaginaire et infinie où le
sujet, à vif, se perd s’il
n’assume pas le lourd
fardeau d’avoir à assumer
ses limites. Ce qui était au
fondement de l’acte d’écrire
chez Jean-Claude Charles,
son écriture justement était
une expérience des limites.
Une telle écriture ne
pouvait que conduire à une
épreuve de
dépersonnalisation, une
confrontation avec le réel,
le trop-plein de réel, une
expérience de la mort des
mots qui dédit la vie et
entraîne l’écrivain et le
lecteur au vertige.
La maladie de Korsakoff
l'assiégeait avec son lot
d’amnésies au point qu'il
racontait en boucle les
mêmes fables, sans même s'en
rendre compte. Il n'était
plus que l'ombre de
lui-même. Irritable.
Hargneux. Vaincu atrocement
par l'alcool. Je l'aimais
beaucoup si bien qu'à chacun
de mes passages à Paris,
entre tourment et sacrifice,
je lui apportais du Chivas,
sa marque préférée de
whisky. Autrement il
m’aurait tenu une incurable
rancune comme on ne pardonne
rien vraiment à ceux que
nous aimons. À l’image d’une
histoire de brûlures et de
catastrophes, l’allégorie
dionysiaque de sa vie se
transformait en échardes
exquises, en des fleurs
expirantes. Et j’en étais le
témoin impuissant.
Combien de fois l'ai-je vu
en manque, au bord du
delirium tremens,
balbutiant, les yeux
injectés d'une lueur
grotesque, comme un Christ
suffocant.
Sa pipe, sa dégaine et sa
longue silhouette efflanquée
toujours entre deux rancarts
dans le Marais ou au bout du
monde. Tout son physique
était une ode à la
déambulation. À l'ombre de
Beaubourg, il avait
longtemps habité un meublé,
rue du roi de Sicile, mais
c'était lui le roi de nos
lettres postmodernes,
célèbre et célébré par
Marguerite Duras.
Il m'en avait voulu de ne
pas avoir suffisamment
signalé son œuvre dans un
essai. Il n’y a de vraie
reconnaissance que par ceux
de la tribu. Sans doute
avait-il eu raison... Je me
réservais de m’approcher de
ses pratiques et de sa
poétique dans un prochain
livre. Mais cela n'avait pas
suffi pour apaiser sa
déception. Il s'était mis en
colère sur le trottoir, en
face de La Hune, à
St-Germain-des-Prés… comme
la vitrine de la librairie
nous renvoyait une image
voilée de nous-mêmes, nous
nous étions éloignés...
enfin il me faisait souffrir
de sa souffrance...
Quelques années plus tard à
New York, rencontrant ma
famille pour la première
fois, il avait demandé si ma
mère était ma vraie mère et
ma sœur ma vraie sœur. Le
réel dit la vérité de
chaque personne tandis que
la réalité ne décrit que sa
situation sociale. Cette
interrogation sur mes
origines tissait enfin les
fils qui réunissaient
l’héritier en révolte, aussi
souriant que pudique, à son
propre passé et
éclaircissait les brumes de
son histoire personnelle,
roman familial resté
douloureux pour lui, jusqu'à
sa disparition.
L’œuvre de Jean-Claude
Charles, en ces temps de
crises marqués par le retour
de la mélancolie propre à
l’Occident, sonne comme un
défi en plein Paris, défi à
la pensée qui de Baudelaire
à Césaire n’a cessé de
développer une esthétique de
la mélancolie moderne, où le
trauma revient comme une
ombre et un fantôme qui
vampirisent l’ego, et le
vouent à la perte et au
malheur.
Imaginons le poète comme un
«Ange de l’Histoire», aussi
gracieux qu’ailé, dans le
rêve cosmique où l’énergie
de l’éphémère, la légèreté
et l’humour sont les seules
formes de résistance face
aux conformismes et aux
tragédies qui nous
entourent. Dans son envol et
ses métamorphoses,
Jean-Claude Charles porte le
temps post-mélancolique d’un
devenir qui est notre seule
éternité.
Un ami perdu demeure un ami
même perdu... Jean-Claude
Charles aimait Paris. Paris
fut son tombeau.
Joël Des Rosiers
Hommage à Jean-Claude
Charles, mort le 8 mai à
Paris, suite au cancer de l'oesophage
qui s'est révélé l'année
dernière... Un de ces "gens
de la Caraïbe" qui ont porté
haut et fort nos couleurs.
À JEAN-CLAUDE CHARLES
Ferdinand, tu as fui Paris…
Jean-Claude, as-tu suivi
Cassegrain, ton lapin Muse
et confident?
Tu as marronné vers ailleurs
: "Marronner, il faut
marronner".
Ho, Jean-Claude, ho! O la ou
yé ?
Nous n'irons plus à Barbizon
visiter tes amis peintres,
saluer les Mânes de Millet
comme nous le fîmes ensemble
naguère, avec Elvire,
espiègle et vive, alors
pareille à un elfe en forêt
de Fontainebleau.
Mais sans doute, dans un
bondissement, Cassegrain
t'aura-t-il mené voir
Langston Hughes, Duras,
Césaire, ou planer sur
l'Artibonite…
Gambader du Marais urbain
jusqu'aux abords de réels
Champs Élyséens où tu te
sentiras bien.
Suzanne Dracius