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Lumières créoles
 
Hommage à Raymond Relouzat

 

  Raymond Relouzat est parti comme il a toujours vécu : dans la discrétion et la dignité. Homme de culture immense, il a traversé la tragi-comédie du siècle passé avec le regard curieux et malicieux d’un petit Trinitéen parvenu aux plus hauts sommets du savoir académique, sans jamais perdre le sens de sa trajectoire intérieure. Sans jamais laisser sa magnifique érudition l’isoler dans l’arrogance des esprits forts ou le renoncement des compétences ignorées. Il laissera sur nos mémoires d’étudiants blasés l’empreinte tenace d’un chercheur opiniâtre et rigoureux, qui savait –en dépit d’un charisme peu habile à nos modes médiatiques- susciter l’intérêt sur des sujets essentiels que nous n’abordions, avant lui, que sous le mode de la vulgate pseudo-scientifique héritée des superficialités de l’assimilation. Il fut sans conteste un des meilleurs « spécialistes » que nous ayons eu quant à la compréhension intime de la naissance et du mode de fonctionnement de l’imaginaire créole de la Caraïbe. Ses présentations nous ouvraient un champ d’analyses qui combinait une totale maîtrise de l’histoire, de la géographie, des langues, cultures et techniques qui ont contribué à la mondialisation coloniale de l’espace caribéen depuis la traversée de Christophe Colomb.

Je le revois encore, à l’occasion d’un hommage qu’avec la complicité d’Y. Gallot nous lui avions rendu à Fond Saint Jacques il y a 3 ans, mal à l’aise face aux éloges reçus, se penchant pour me murmurer à l’oreille, enjoué mais incrédule: « j’ignorais à quel point j’avais pu marquer ta génération… ». Cet homme discret qui avait côtoyé les plus grands, du Président Senghor au Dr Desportes, son épouse lumineuse ; ce fin connaisseur de l’Afrique et de la culture Kwahib, n’était pas amateur des konba-djol et des cancans-feuilletons dont l’UAG nous offre régulièrement l’affligeant spectacle. Il n’est même pas cité dans l’encyclopédie Désormeaux qui s’encombre pourtant de certains de ses collègues aux apports moins décisifs. Agrégé de grammaire né au Lorrain (double qualité qu’il partage avec Césaire et Jean Bernabé), il nous a laissé quelques publications précieuses, trop rares, peu accessibles (faute de réédition) ou simplement méconnues (comme la plaquette sur l’apport kwahib à la genèse des créoles de la région, disponible pour quelques euros au musée d’archéologie précolombienne). Citons néanmoins son ouvrage de référence (épuisé) : Le référehno-culturel dans le conte créole (Ibis rouge), qui m’apparaît lographie sérieuse sur l’anthropologie culturelle de la Martinique.

En souhaitant qu’il fasse enfin l’objet de la réédition que sa qualité et l’importance de ses apports méritent, pour le plus grand bénéfice de nos intelligences anémiées…

Au moment où je mets le point final à cet hommage posthume, une nouvelle –loin de m’attrister- me réjouit au plus haut point, s’agissant du nouveau cycle d’études dans lequel s’est engagé notre regretté professeur : j’apprends en effet ce matin que mon « Pierrot le Fou », le dernier des communistes de 68, le « chien créole » (comme d’autres sont fieffés chyen-boul), que ce cher Pinalie s’est dévoué pour faire la route avec Raymond. Que leurs travaux de lumière soient fructueux, puissent-ils continuer à partager avec nous les fruits de leur quête d‘absolu…

Kenjah, Le Marigot

 

 

Raymond mon ami,

Je ne voulais pas te parler triste. La joie de vivre, c’était plutôt le mode d’emploi de notre existence où la blague amicale le disputait à notre amour féroce de la beauté : les gens que nous aimons, la musique partagée, les livres échangées, les bizarreries grammaticales du Français de France et du créole d’ici-là, les milans les plus incroyables et aussi toutes ces blagues pour conjurer la mort. Mais, lorsque celle-ci survient tout à coup — même si tu me disais souvent « anba latè pa ni chouval bwa ! » — qu’il ne fallait donc pas hésiter à prendre toutes les doucines de manège possibles de la vie et toutes ces bonnes choses qu’ignorent les savants austères — nous constatons que le sacré, on a beau dire, ça ne rigole pas.
  Je sais que désormais je ne pourrais plus ni te rendre visite au détour du frangipanier qui bordait ta maison ni te joindre sur ton «parleur ». La mort s’invite à couper la communication. Et nous sommes rebelles à cette idée que tout est fini.
Je te parle Raymond. Je parle à ta présence qui ne nous quittera jamais. Il y a là toute cette tristesse qui me ronge mélangée comme cendres et farine à tous ces bons moments que nous avions passés. Nous voici rassemblés autour de toi pour te saluer une dernière fois. Car nous avions avec toi l’amitié des grandes et belles choses simples, des rituels, qui font de nous de l’humain.
Je t’ai vu aller ces dernières années face à la maladie avec une dignité inouïe. Le corps te jouait des tours pas possibles, mais cependant tu a toujours été un être vertical l’ami ! Oui, tu étais doté d’une force morale à faire tomber les masques de la bêtise, cette diablesse. En cela tu étais un homme de culture, toujours vif.
Et je veux sans paraboles dire à l’entour que tu étais un homme d’honneur Raymond-Blaise Relouzat.
Et le monde est parfois de papier pour ceux qui comme toi sont des maîtres de l’écrit. Et quels mots plus généreux pour tous les tiens que l’éloge des verts profonds du Nord-Atlantique de ton recueil de poèmes Jeux d’artifices. Car tu étais aussi poète et chantais les couleurs du monde, des pays d’Afrique jusqu’à Trinité.
Homme de rencontres entre les peuples, tu avais été un personnage essentiel autour d’Aimé Césaire dans la venue de Senghor à la Martinique auprès de qui tu avais travaillé au Sénégal avec Xavier Orville et Joseph Zobel.
Et ton monde est aussi de grandes et petites personnes.Ta mère Andrée, tes frères Marc et Max, ton fils Lionel, ta fille Sophie, tes petits enfants Louis et Hannah. Cela s’appelle une famille, enrichie de belle famille, dont tu étais fier et comblais de ton affection.
Tandis que ton souvenir s’empare de nous, nous nous agrégeons à la vie jusqu’à la dernière pulsation de nos veines, pour toujours faire renaître ton souvenir Raymond. C’est principe de vie et d’hommage comme il convient d’honorer celui des nôtres dont le cœur a fini de battre. Nous ne nous parlerons plus jamais sinon dans ces poèmes de prières pour ce pays de Martinique et à sa sœur Guadeloupe dont tu as tant donné et tant appris en homme sensible et discret.
Tous ceux, emplis de chagrins et de rires ressuscités bientôt, à qui cette lettre entrou’verte est dédiée, témoigneront sûrement que tu leur manque d’une manière toute proverbiale et si créole en disant  : pli kouyon-an sé mò-a ! Car tu manques infiniment. Tu manques. À ta famille. À tes amis. À tes confrères. À tes étudiants. À tes lecteurs. À tous ceux que tu as aimé.
À jamais.
Adieu Raymond.

Manuel NORVAT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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